Un univers qui nous vire à l'envers

Un univers qui nous vire à l'envers

« T’as pu de peine...Personne peut te faire pleurer, même si ça fait mal… Le best. T’as pu aucun besoin, rien. T’as pu de désirs physiques. T’as pu envie de manger. Si t’as pas d’amis autour de toi, tu t’en criss. Pas d’amour, on s’en fout… » Dans cet extrait, Peaches, une toxicomane aguerrie, décrit les bienfaits qu’a le « smack », une drogue dure, sur elle. Cela n’est qu’un exemple de propos réalistes et véridiques dont regorge le long métrage de Robert Morin: Quiconque meurt, meurt à douleur (1998). D’ailleurs, ce réalisme se retrouve aussi dans la performance des acteurs ainsi que la direction artistique.

Né en 1949, le réalisateur Robert Morin baigne dans la vague des baby boomers. Cette génération, décrite comme ayant un désir ardent de repousser les limites de l’expérimentation, apporte toutefois peu d’influence à ce dernier. Morin est d’avis que les « boomers » n’ont que peaufiner les règles narratives déjà longuement établies dans les années 1920. Or, Robert Morin a su révolutionner le septième art à sa façon. Portant un regard critique sur sa société, le cinéaste, grâce à la réalisation de multiples docufictions, parvient à donner une voix à des groupes d’individus qui semblaient muets jusqu’à ce jour.

Robert Morin lors d'une conférence au Cégep de Drummondville le 18 avril dernier. 

Robert Morin lors d'une conférence au Cégep de Drummondville le 18 avril dernier. 

Il faut dire que Robert Morin a vécu jusqu’à l’âge de 11 ans à la Côte Saint-Paul, un endroit où la pauvreté recouvre les moindres parcelles du quartier. L’omniprésence de tavernes, prostitutions et violence font de ce milieu défavorisé, un endroit difficile à vivre. Robert Morin retire beaucoup de sympathie pour les habitants qui y vivent. Ou plutôt, survivent. Morin les surnomme affectueusement les « maganés ».

Parmi ces individus fortement négligés par la société, notons les toxicomanes. Ce sont ces marginaux qui sont à l’honneur dans le documentaire fictif de Robert Morin, Quiconque meurt, meurt à douleur.  Dans ce long métrage, le spectateur assiste à une descente de policiers qui a mal tourné. En effet, l’équipe policière ainsi qu’un caméraman de téléjournal pénètrent dans une piquerie. Toutefois, à leur grande surprise, les junkies sont armés. Un chaos perturbant s’ensuit alors et deux policiers sont pris en otage ainsi que le pauvre caméraman, Sylvain. Durant 36 heures, la maison se retrouve entre les griffes des policiers qui l'encerclent. L’angoisse des junkies augmente au fur et à mesure qu’ils constatent que leur butin disparaît aussi rapidement qu’une goutte de pluie dans l’océan. Afin de pimenter leur journée, ceux-ci se servent de Sylvain et de sa caméra et en profite pour faire valoir leur existence. Doté d’un réalisme saisissant, l’œuvre de Robert Morin apporte une nouvelle vision de ces individus, vision qui diffère grandement de ce que la société a l’habitude de nous dévoiler.

J’ai beaucoup aimé le message transmis dans ce long métrage, car il porte extrêmement à réflexion. Guidé par sa critique sociale, Morin amène le spectateur à mieux vouloir saisir la réalité des toxicomanes qui se retrouvent, bien trop souvent, seuls face à leur détresse. La drogue constitue leur seule échappatoire. Le réalisateur critique le fait qu’on offre trop peu de solutions à ces marginaux qui ne cherchent pourtant qu’un peu d’amour. On le voit bien lorsque Sylvain demande à Peaches comment elle en est venue à consommer et que celle-ci lui répond que « ce n’était certainement pas parce qu’elle était heureuse ». Cette critique sociale, on la ressent principalement grâce au jeu des acteurs. Les acteurs, qui n’en sont pas des vrais, possèdent tous des expériences de vie similaires à ce qu’ils interprètent, ce qui rend leur jeu d’une crédibilité remarquable. La scène où le personnage de Mado se fait piquer en est un bon exemple. Cette dernière est en état de crise et on peut réellement ressentir son manque et son besoin urgent de dope. Que ce soit par leurs expressions faciales, leurs discours, leurs émotions, il est impossible de ne pas croire à ce que nous racontent les personnages. Les mots sont aussi très évocateurs dans ce long métrage. Ajoutant encore plus au réalisme, Robert Morin n’a imposé aucun scénario à ses interprètes, seulement un canevas de base. Les junkies avaient donc une grande liberté dans leurs répliques, ce qui renforce l’idée du documentaire. Personnellement, ces non-acteurs, dont la performance est digne de reconnaissance aux Oscars, m’ont énormément touché et m’ont fait réfléchir sur la situation dans laquelle ils évoluent. Ces individus, souvent montrés du doigt par la société, ne dérangent personne. Morin met bien de l’avant ce fait grâce encore une fois à une réplique de Peaches : « Moi, je suis une personne douce. J’écoeure personne. Je fais mes petites affaires. Je reste chez nous. Ou sinon, je travaille. Pis je demande rien à personne. Pis je dois rien à personne. »  Bref, ces individus tentent tout simplement de survivre à leur façon dans un monde où le paraître prévaut sur l’être.  Robert Morin a donc réussi son objectif qui était de créer un cinéma qui évoque des réflexions et à montrer une facette de ces marginaux qui demeure inconnue pour bon nombre de gens.

Je trouve aussi que la direction artistique est intéressante. Par exemple, le caméraman est propre, beau, attachant, bref, en parfait contraste avec les junkies qui ont une allure plus « sale » et une attitude plutôt dévergondée. Cette opposition frappe directement au but. Elle montre ainsi deux portraits qui caractérisent notre société. D’un côté, Sylvain représente très bien l’homme typique, propre et à son affaire qui est, en réalité, une construction sociale. De l’autre côté, les toxicomanes représentent tout ce contre quoi lutte la société. Or, ce que Robert Morin tente de montrer, c’est qu’aucune de ces deux catégories n’est meilleure que l’autre. Elles ont toutes les deux leur place dans notre monde. De surcroît, l’endroit reflète bien la psychologie des personnages. En effet,  l’appartement où évoluent les héros correspond parfaitement à leur image. Des tables englouties sous une montagne déchets, un vieux divan qui tarde à rendre l’âme, des tapisseries fleuries de mauvais goût, ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres. J’ai aussi apprécié le fait que ça soit dans un huis-clos. Cela nous ouvrait directement une porte vers leur univers. Nous avions l’impression d’être coincés, comme les personnages, dans un monde qui leur échappe. Ils ne pouvaient pas sortir et nous non plus. Cela faisait en sorte que nous arrivions plus facilement à saisir et à vivre les émotions qui bouleversent les protagonistes. 

En conclusion, j’ai adoré mon visionnement du film  Quiconque meurt, meurt à douleur  grâce à son réalisme choquant. Je suis persuadée de la pertinence et de l’intérêt d’avoir accès au point de vue des toxicomanes qui ne cessent d’être réprimandés et dégradés par la société. Peut-être qu’un jour, leurs désirs seront exaucés et toute drogue deviendra légale. Après tout, avec la légalisation de la marijuana, la drogue ne peut pas être plus au cœur de l'actualité en ce moment même. D’ailleurs, avec Trudeau aux commandes, plus rien ne peut me surprendre. Plus rien.

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