Se frotter aux sujets pointus de Clara B.-Turcotte

Se frotter aux sujets pointus de Clara B.-Turcotte

Après l’apparition de son recueil de poèmes Mes sœurs siamoises, l’écrivaine montréalaise Clara B.-Turcotte poursuit sa lancée avec l’écriture de son premier roman : Demoiselles-Cactus. Sorti en 2015, ce roman particulier raconte la réalité de Mélisse, une jeune femme vivant des troubles alimentaires. Tout en travaillant sur elle-même, Mélisse verra que « l’autre », son copain actuel, manigance des choses dans un studio miteux et elle mènera une petite enquête pour découvrir qu’il est en fait… un pédophile. Une écriture vive pour un roman surprenant!

On remarque très vite que derrière l’anorexie et la boulimie de Mélisse se cachent plusieurs désirs enfantins. En effet, la petite taille de la protagoniste révèle notamment qu’elle éprouve le fantasme d’être une poupée, ou du moins, de redevenir une enfant. À un moment, elle cherche son vieux maquillage : « Comme lorsque j’étais préadolescente, je me suis étalé des fards sur le visage pour voir à quoi je ressemblerais si je faisais ceci ou cela. » Un autre désir qui touche l’enfance est que Mélisse voudrait s’être fait adopter : « Autour de mes dix ans, j’avais un fantasme bizarre : me faire adopter par une famille d’artistes bohèmes qui me rebaptiseraient Lou […] » En poussant encore plus loin dans l’imaginaire juvénile, la protagoniste va même jusqu’à se voir « dans l’espace intersidéral en train de voler avec des licornes ». Ces fantasmes nous montrent que Mélisse ressent certains besoins qui ne correspondent plus à son âge. Ils nous permettent de constater que la protagoniste refuse de grandir. L’auteure réussit cependant à aborder ce sujet délicat avec humour, ce qui rend le tout beaucoup plus facile à « avaler » pour le lecteur.

Faisant contraste aux fantasmes, le personnage de Mélisse éprouve aussi beaucoup d’aversion. C’est avec une touche de dérision que l’auteur nous révèle, tôt dans le récit, que Mélisse vit du dégoût envers les hommes. La jeune femme avoue ne pas tellement aimer « la chair humaine, surtout celle des hommes, leurs cuirs chevelus luisants leur haleine leurs bourrelets la graisse sur leur figure. [Elle] devien[t] allergique. » Ce fait est d’autant plus cocasse lorsque l’on sait que Mélisse vit quand même avec un homme. La protagoniste éprouve également de la haine envers l’autorité. En effet, après avoir suivi « l’autre » jusqu’au fameux atelier et vu de ses propres yeux qu’il y amenait une petite fille, Mélisse se cache entre deux conteneurs et appelle la police en panique. Les autorités lui donnent comme seule réponse qu’ils ne peuvent pas intervenir si la jeune fille n’a pas aperçu d’agressions. Mélisse, en colère et impuissante, décide de « rappeler quand même la police, malgré [s]on dégoût envers les forces de l’ordre. » Mélisse finit par poursuivre l’enquête seule, à défaut d’être aidée par ceux qui sont trop occupés à donner des contraventions aux automobilistes. Les aversions que Clara B.-Turcotte nous décrit viennent caractériser finement le personnage de Mélisse et nous attachent davantage à cette jeune fille cactus.

Bref, pour un premier roman, Demoiselles-cactus nous étonne par sa teinte brillante et explosive. L’auteure du recueil de poèmes Mes sœurs siamoises réussit à nous sensibiliser sur une réalité souvent étrangère à la nôtre, avec un humour « trash » et un personnage attachant.

(Crédit image pour la couverture du livre : Clara B.-Turcotte, Demoiselles-Cactus, Leméac, 2015)

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