Le récit d'un Tangvald : une épopée moderne

Le récit d'un Tangvald : une épopée moderne

Qui est Peter Tangvald ? Un marin avant tout. Mais un marin d’exception. Un de ces archétypes du navigateur qui survit aux fureurs océanes et dont le périple se situe sur la ligne du risque, bordée d’un côté par l’abîme, de l’autre par la vie réchappée aux aléas de la mer. Une vie tissée de pérégrinations, de vicissitudes qui échappent au commun des mortels, mais qui n’en demeurent pas moins ancrées dans des réalités politiques et sociales qui jalonnent le 20e siècle – Seconde Guerre, mouvements de décolonisation. Parce que si son récit appartient à la légende, avec son lot d’aventures, d’imprudences, d’épreuves qui construisent une fable éminemment moderne (ouragan Gloria, triangle des Bermudes, pirates des Philippines), le marin qui a vécu et a raconté ce récit n’en est pas moins un homme, qui commet parfois des excès – lesquels ne sont pas sans rappeler la vieille hybris impardonnable des Grecs – mais qui se bat avec ses démons intérieurs, déchiré notamment entre son besoin vital de prendre le large et les nécessités pécuniaires qui le rattrapent et le forcent parfois à s’enraciner. Un récit de vie échevelé qui se déploie sur l’immensité imprévisible de la mer.

Le roman d’Olivier Kemeid se situe aux confluents de l’Histoire, de la mythologie et de la fabulation autobiographique. Des grands événements qui façonnent la mémoire collective du 20e siècle, Tangvald, lui, n’en a cure, pourrait-on dire ; il louvoie entre ces grandes fractures historiques, y participe tout en restant toujours en périphérie du cœur de l’action. Autre chose viendra très tôt dans son enfance le happer et le tirer de cette torpeur occasionnée par ses « nerfs fragiles », qui lui causent des problèmes de sommeil auxquels il essaie de remédier en se bourrant de somnifères. Un événement en apparence banal survient dans sa vie et lui instille immédiatement une passion qui deviendra le noyau dur de sa vie : son père achète un voilier et engage un instructeur qui doit faire de Peter Tangvald un marin fier et solide. Débutent alors ses premières escapades (la première en Suède à la fin de la Seconde Guerre, avec sa première flamme, Reidun, une équipée d’inexpérimenté qui les oblige à rivaliser d’astuce pour éviter les garde-côtes et le blocus, rémanences de la guerre qui n’est pas officiellement terminée malgré la défaite nazie). Au fil de ses sorties sur la mer se profile le même paradigme du navigateur intrépide et à toutes fins pratiques inconscient des risques : il voyage à bord d’une embarcation qui n’est pas faite pour la haute mer, avec des instruments de navigation inappropriés – qui se résument au début à une simple boussole et un atlas de collège. Mais Tangvald apparaît entretenir une étroite filiation avec ses héros increvables qui carbure au danger – à l’âge de quinze ans une diseuse de bonne aventure lui avait prédit qu’il aurait neuf vies, nous raconte l’auteur. Ce marin impavide est à ce point confiant dans ses moyens ou sa bonne étoile qu’il mettra en péril son maigre équipage, composé d’abord de ses femmes successives, puis de ses enfants (Thomas et Carmen). Un péril qui finira par engloutir à  peu près tous les fruits de cette passion inaliénable.

Mais c’est plus fort que lui. Quand Peter Tangvald veut toucher terre et s’enraciner dans l’un de ses pays d’adoption, comme les États-Unis, quand les épreuves de la mer deviennent insupportables, quand son meilleur ami l’exhorte à abandonner les folles équipées loin des continents, quand la vieillesse semble vouloir lui instiller au compte-goutte une once de sagesse qui finirait par lui faire entendre raison et l’inciter à laisser derrière lui voiles, haubans et passé aventurier, le naturel revient fendre les eaux : il se trouve une femme qui veut l’accompagner et vivre l’une des aventures de ce Viking des temps modernes, un fils qui lui rappelle que sur la terre ferme, dans la stabilité des villes et de la civilisation, il se meurt. Et c’est bien là le point névralgique de l’existence de Peter Tangvald : l’exode perpétuel de ce marin est motivé par « le refus de vivre en société, le refus d’une vie politique au sens aristotélicien », écrit l’auteur. Un refus de la modernité sédentaire. Les deux derniers mots de sa deuxième autobiographie seront d’ailleurs : liberté et folie.  

Dans ce roman éminemment fabuleux – au sens premier du terme –, Kemeid nous donne la pleine mesure de ces deux thèmes de l’épopée de Tangvald, qui pourraient être aussi dans un certain sens deux topoi des grandes épopées de la littérature occidentale, comme celles de Gilgamesh, d’Ulysse ou de Don Quichotte. Si, selon le romancier dramaturge, il peut être parfois difficile de différencier le vrai de l’apocryphe dans les récits de Peter Tangvald – rappelons que Kemeid s’appuie notamment sur les deux autobiographies de Peter Tangvald pour construire son œuvre –, il n’en demeure pas moins que l’histoire de ce marin dépasse par moments tous les pronostics ou anticipations raisonnables. Un sens de l’exception qu’il transmettra d’ailleurs à son fils, lequel renouera avec ce désir irrépressible et fondamental de liberté, fera un passage remarqué à l’Université de Leeds en Angleterre avant de fuir, comme son père l’avait fait avant lui, toute la friture de la modernité. Mais cette grandeur de l’épopée se sent aussi dans la texture du texte, dans l’écriture, le phrasé (les longues phrases qui montent en crescendo comme des tirades), les évocations mythologiques (les Parques, Neptune, les sirènes. Charon), les rapprochements cousus de fil blanc avec l’immortelle Odyssée (Circé qui devient l’insaisissable et prophétesse Bjula). Le romancier s’ingénie à donner à son œuvre les proportions et le sens hautement dramatique du genre épique, si bien qu’à certains moments, on croirait lire Ovide, Virgile ou Homère : « […] alors c’est la mort qui commence à prendre ses quartiers dans notre estomac, ou non pas la Mort car celle-ci est douce en comparaison des sévices ressentis, mais sa compagne sinistre, la Souffrance, à la lame très affûtée, raclant avec plaisir nos parois intestinales, et point de soulagement à l’horizon après chaque offrande à Neptune. » Une épopée que l’auteur mesure par moments à des fragments de sa propre existence, lui-même appelé à naviguer sur les flots avec sa famille et à devoir subir les forces extrêmes de la mer, mais jamais avec une pareille démesure que celle de Tangvald, jamais avec la même déraison et liberté que ce navigateur infatigable. Mais c’est aussi par ce télescopage entre l’histoire légendaire du marin et la sienne que l’auteur enchâsse des fragments de la grande Histoire, peut-être oubliés parce qu’écrits sur la mer, aux histoires singulières et individuelles de navigation : « p. 83)

Somme toute, une œuvre qui, par-delà ses hautes mers lyriques, ne nous laisse pas indemnes.

Ode à la vie

Ode à la vie

Végénibale

Végénibale