Végénibale

Végénibale

1.      L’enfance d’un homme

«On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas.»  – Lamartine

Vous avez 9 ans. C’est la veille de Noël, et même s’il est tôt, il commence à y avoir de l’agitation dans la cuisine. Vêtue de son tablier, votre mère s’active pour préparer sa fameuse dinde de Noël.  Vous et votre père, vous n’avez pas le droit de mettre le pied dans la cuisine. Vous seriez dans les pattes de votre mère, elle se choquerait – autant qu’une petite femme toute frêle de quatre pieds neuf pouces puisse se choquer – et vous seriez tout de même banni de l’endroit après avoir échappé les atocas, égaré les pommes de terre et déplacé toutes les épices. Alors que papa est retourné au sous-sol pour « se reposer » (vous savez très bien qu’il est parti emballer vos cadeaux!), vous êtes confortablement assis sur le divan en train de siroter votre chocolat chaud.

Dehors, la neige tombe lentement et les flocons virevoltent au gré du vent. Chez vous, on entend résonner la voix de Bing Crosby qui rêve de son Noël blanc.

***

Tout le monde est à table : votre père, votre mère, votre grand frère, vos grands-parents, oncle Ian, tante Theresa, deux de vos cousines, et vous. Les verres s’entrechoquent, les voix s’entremêlent et les rires se propagent dans une harmonieuse cacophonie des fêtes. Vous n’avez cependant qu’une chose en tête : la nourriture! La grande table est remplie d’assiettes colorées et fumantes, mais c’est la merveilleuse dinde de votre mère qui trône au centre du buffet. L’imposante volaille semble bien juteuse, et sa peau dorée à la perfection luit sous la lumière de la salle à manger. Vous entendez déjà les bouchées croustiller sous vos dents et la tendre chair fondre dans votre bouche. Juste à côté de la dinde se trouve une tourtière faisant trois fois le volume de votre tête. Porc haché, veau haché, bœuf haché. Les accompagnements de légumes sont délicieux, mais ils sont rapidement éclipsés par le ragoût de pattes qu’a apporté votre grand-mère. La viande bien cuite se défait à la fourchette et baigne dans une onctueuse sauce qui éveille vos papilles.     

 

2.      L’enfance de l’autre

Je suis un ami des bêtes et j'aime particulièrement les chiens. [...] Quelles bêtes merveilleuses : intelligentes, attachées à leur maître, braves, sensibles et belles ! – Adolf Hitler

Vous avez 9 ans. Vous êtes accroupi derrière le divan, caché dans un coin de la pièce alors que vos parents se disputent sous vos yeux. Votre seule source de réconfort est Samy, le chien de la famille, que vous tenez fort contre vous en vous persuadant que la férocité d’un bichon frisé suffira pour vous protéger. Vous entendez résonner la voix de votre géniteur qui insulte pour une énième fois votre mère en la traitant de pute, de chienne et de salope. Et dire qu’il l’a un jour considérée comme son épouse... Comme à l’habitude, votre mère se tait et attend docilement la suite des événements, résignée face au sort qu’elle connait déjà. Vous ne savez pas si c’est parce qu’elle a peur ou parce qu’elle en est physiquement incapable, mais elle ne relève jamais la tête pour regarder son bourreau. Prenant cela pour un manque de respect, votre père en a assez, et il empoigne les cheveux de votre mère en tirant de toutes ses forces pour qu’elle s’effondre sur le sol.

Un coup. Un cri. « Je vais te tuer, criss de conne! ». Des sanglots. Encore des coups.

Ça continue comme ça pendant quelques minutes jusqu’à ce que Samy se défasse de votre emprise et se mette à courir vers votre mère comme pour venir à son secours.

Vous criez : « SAMY, NON! »

Puis le père saisit l’animal par le collier et l’envoie valser contre le mur à l’autre bout de la pièce.

Un fracas. Un gémissement. Une masse qui tombe.

Votre mère git sur le plancher, toujours consciente, mais le regard vide. Votre père se tourne lentement et jette un coup d’œil dans votre direction sans vraiment vous voir. Lentement, il se retourne et s’avance vers le corps inerte du chien. Il donne un coup de pied sec sur la dépouille pour s’assurer que le cabot est bien mort. Il ramasse calmement l’animal puis sort de la maison.

***

Tout le monde est à table : votre mère, votre père et vous. Tout est tellement silencieux que l’on pourrait entendre une mouche qui ne vole même pas. Votre mère picore dans son assiette quand soudain, les mains devant la bouche, elle se lève brusquement et se précipite à la salle de bain. Votre père ne lui accorde aucun regard. Il mâche bruyamment en dévorant goulument sa grosse portion de ragoût, enchaînant rapidement les gorgées de vin et les bouchées de viande comme si sa vie en dépendait. Votre tête est toujours baissée vers ce plat que vous n’avez pas l’audace de toucher. Vous n’osez pas demander à votre père de quoi il s’agit, mais pour dire vrai, vous n’avez pas besoin de le faire. En fait, c’est tellement évident que vous ne vous demandez même pas d’où proviennent ces grumeaux qui flottent dans votre assiette. Vous avez beau avoir neuf ans, c’est assez difficile de ne pas remarquer les poils blancs qui sont restés attachés à la majorité des morceaux de viande.

  3.      Le portrait d’un homme

«Quiconque a entendu les cris d’un animal qu’on tue ne peut plus jamais manger de sa chair.»            – Confucius

Aujourd’hui, vous êtes plein de remords. Ancien boucher qui en est maintenant à sa retraite, vos journées sont vides, juste assez vides pour avoir amplement le temps de vous replonger dans les horreurs dont vous avez été témoin que vous avez commises lorsque vous travailliez à l’abattoir. Au début, ce n’était qu’un emploi étudiant temporaire. Vous étiez chargé de l’épointage, et comme si vous étiez vous-même la machine, vous raccourcissiez plus de trente becs de poussin à la minute. À cette époque, votre plus grand tracas était que vous trouviez la tâche ennuyeuse. Plus tard, vous avez appris à saigner des animaux. Puisqu’ils étaient anesthésiés, cela ne vous posait aucun problème. Le vent a toutefois tourné lorsque pour la première fois, vous avez dû abattre un grand animal qui se débattait encore et qui criait comme un martyr, rongé par la douleur. Les cauchemars ont commencé à être de plus en plus fréquents, mais vous ne vouliez pas abandonner votre boulot. C’était la seule chose que vous saviez faire, vous deviez amasser assez d’argent pour enfin devenir propriétaire de votre propre commerce. Ainsi, vous n’auriez plus à tuer les bêtes vous-même, vous n’auriez qu’à préparer les plus belles pièces de viande, comme vous les aimiez. C’était votre rêve. Dans vos temps libres, vous vous adonniez à votre activité favorite : la chasse au gibier. Toutefois, c’est devenu de plus en plus difficile pour vous de tuer un animal et de le voir souffrir.

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Document produit par l’Agence canadienne d’inspection des aliments.

Chapitre 17 - Procédures ante mortem et post mortem, dispositions, surveillance et contrôles - Animaux à viande rouge, autruches, nandous et émeus

17.6. Opérations d’abattage

17.6.1. Étourdissement des animaux

17.6.3. Habillage des animaux

17.6.3.1.1. Saignée

17.6.3.1.2. Ablation de la glande mammaire, du prépuce et du pénis

17.6.3.1.3. Fente de la poitrine et éviscération

17.6.3.1.4. Enlèvement de la moelle épinière

17.6.3.1.5. Parage et lavage de la carcasse

17.6.3.2 Habillage des bovins

17.6.3.2.1. Ablation des pattes, de la peau et des cornes

17.6.3.2.2. Dégagement du rectum

17.6.3.2.3. Enlèvement et nettoyage de la tête

17.6.3.2.4. Dégagement de l’œsophage et ligature

17.6.3.2.5. Fente de la carcasse

17.6.3.8 Habillage des porcs

17.6.3.8.1. Habillage des porcs avec peau

17.6.3.8.1.1. Échaudage, épilation, flambage, trempage dans la résine, polissage et rasage

17.6.3.8.1.2. Lavage précédent l’éviscération

17.6.3.8.2. Habillage des porcs par écorchage

17.6.3.8.3. Dislocation ou enlèvement de la tête

17.6.6. Préparation de parties de carcasse pour consommation humaine, nourriture animale, usage pharmaceutique ou recherche

17.6.6.1. Parties de carcasse destinées à l’alimentation humaine

17.6.6.1.1. Pieds

17.6.6.1.2. Cerveaux

17.6.6.1.3. Glande thyroïde et muscles laryngés

17.6.6.1.4. Cœurs

17.6.6.1.5. Foies

17.6.6.1.6. Poumons

17.6.6.1.7. Rates

17.6.6.1.8. Portions du tractus gastro-intestinal

17.6.6.1.9. Préparation de boyaux

17.6.6.1.10. Reins

17.6.6.1.11. Utérus

17.6.6.1.12. Testicules et pénis

17.6.6.1.13. Tissus adipeux

17.6.6.1.14. Queues

17.6.6.1.15. Têtes complètes pour la vente au détail à des fins KKKKKKKKKKKKKKK   comestibles

17.6.6.1.16. Viande extraite des têtes désossées au moment de KKKKKKKKK                l’abattage

17.6.6.1.17. Viande d’œsophage

17.6.6.1.18. Sang

17.6.6.1.19. Pis et glandes mammaires

17.6.6.1.20. Thymus 

17.6.8. Éviscération retardée

17.6.9. Contrôles d’abattage supplémentaires sur la contamination fécale, l’ingesta et le lait

 

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4.      Le portrait de l’autre

 « Qu’y a-t-il de plus repoussant que de se nourrir continuellement de chair de cadavre? » – Voltaire

Aujourd’hui vous êtes heureux. Certains vous considèreraient comme un psychopathe tueur en série, mais vous préférez le terme de « justicier épicurien ». Vous êtes un intellectuel, mais surtout un grand incompris. En effet, le fait que vous partagiez la vision du monde de votre idole, le Marquis de Sade, est souvent mal perçu en société. Tout comme lui, vous êtes antispéciste. Un passage que vous avez lu dans un des ouvrages du marquis vous a d’ailleurs énormément marqué. C’est le discours sur lequel vous vous basez pour justifier toutes vos actions : 

« Qu'est-ce que l'homme, et quelle différence y a-t-il entre lui et les autres plantes, entre lui et tous les autres animaux de la nature ? Aucune assurément. (…) Si les rapprochements sont tellement exacts, qu'il devienne absolument impossible à l'œil examinateur du philosophe d'apercevoir aucune dissemblance, il y aura donc alors tout autant de mal à tuer un animal qu'un homme, ou tout aussi peu à l'un qu'à l'autre, et dans les préjugés de notre orgueil se trouvera seulement la distance, mais rien n'est malheureusement absurde comme les préjugés de l'orgueil ; pressons néanmoins la question. Vous ne pouvez disconvenir qu'il ne soit égal de détruire un homme ou une bête ; mais la destruction de tout animal qui a vie n'est-elle pas décidément un mal, comme le croyaient les pythagoriciens, et comme le croient encore quelques habitants des bords du Gange ? »

La philosophie dans le boudoir

 

Pour faire plus court, vous avez conclu qu’il ne devrait pas y avoir de réticences à ce que vous chassiez l’Homme tant que l’on chassera l’animal. Plus jamais vous ne mangerez de viande telle que nous la connaissons : vous aimez trop les animaux. L’humain est un produit de choix : il n’y a rien de mal à tuer un être vil qui mérite d’être exécuté. Au diable l’idée que certains animaux sont faits pour être mangés par l’Homme, esclavagés par l’Homme – dans les cirques ou pour tirer de lourdes charges –, et d’autres, aimés par l’Homme. La valeur de la vie n’est pas quantifiable : ni la vôtre ni la leur. La loi de la nature? Vraiment?  

La chasse est OUVERTE.

5.      Un homme dans son environnement social

«Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis.»  – George Bernard Shaw

Aujourd’hui, vous êtes allé faire l’épicerie. Vous connaissez pas mal tout le monde, et pas mal tout le monde vous connait. Vous tentez donc de faire bonne figure lorsque les gens vous disent qu’ils s’ennuient de leur boucher préféré. Vous souriez et vous faites un peu d’humour en leur expliquant avec autodérision que vous êtes trop vieux pour utiliser des couteaux, qu’un beau jour vous pourriez manquer de vous couper le bras jusqu’au coude. Au fond de vous, vous les emmerdez un peu avec leur attitude trop joviale. Tout cela parce que vous dépecez les animaux à leur place. Ils devraient vous détester!

Vous vous promenez dans les allées, remplissant votre panier de légumes frais et de poisson frais du jour. Vous croisez finalement la rangée des viandes et vous figez longuement sur place. Avant, vous n’auriez vu que des jarrets d’agneau, des contre-filets de bœuf, des bavettes de veau et des entrecôtes de porc. Aujourd’hui, vous voyez Shaun, Clarabelle, Anabelle et Babe.

 

Pourquoi continuez-vous à manger de la viande? Vous ne savez jamais comment répondre à cette question que vous vous posez constamment. Vous êtes complètement dégoûté en pensant aux animaux qui ont souffert avant de se retrouver dans ces vulgaires barquettes de styromousse, mais vous ne faites rien. C’est comme ça depuis votre petite enfance, pourquoi est-ce que cela deviendrait un problème maintenant?

 

Vous vous dites que si la situation était si grave que ça, les autorités feraient sûrement quelque chose. « L’État avertirait à la population, il y aurait des révoltes! »

 

Rapidement, la culpabilité s’estompe. Alors on continue. Encore et encore.

 

151 484 : Nombre de bovins abattus dans les établissements inspectés par les gouvernements provinciaux du Canada en 2017.

 

Une quantité astronomique d’êtres vivants qui se font torturer et exécuter sous le dictat des Hommes. Heil die Menschheit!   

 

864 871 : Nombre de porcs abattus dans les établissements inspectés par les gouvernements provinciaux du Canada en 2017.

 

À l’école primaire, on vous a dit que les hot-dogs contenaient des testicules d’animaux, mais vous avez continué à en consommer malgré tout (c’est bon, ce n’est pas cher…). Vous pensez : « Avec tous les morceaux qui sont utilisés, ce n’est pas comme si les animaux mourraient pour rien! »

 

711 481 908 : Nombre de poulets abattus au Canada en 2017.

Après cette réflexion, vous prenez rapidement – presque furtivement – un paquet de viande hachée en spécial, puis vous partez vers la caisse. Vous n’êtes toujours pas végétarien, mais vous consommez moins de viande depuis quelque temps. C’est déjà ça. Vous contribuez suffisamment. Vous aidez à améliorer les choses.

Total : près de 712 500 000 victimes/an. 

 

6.      L’autre dans son environnement social

«Tant que les hommes massacreront les animaux, ils s’entre-tueront. Celui qui sème le meurtre et la douleur ne peut récolter la joie et l’amour.» – Confucius

Aujourd’hui, vous êtes allé travailler. Vous êtes avocat chez Lavery, et vous commencez à trouver votre emploi ennuyant. Vous appréciez le pouvoir que votre position vous donne, mais la tâche commence à manquer de défi. Pour passer le temps, vous magasinez votre prochain repas. Louis-Pierre Bouchard est votre associé le plus proche. Il est très en forme : jogging tous les matins sur la Rue des Forges, squash le jeudi et ski de fond à chaque fin de semaine tous les hivers. Fin trentaine, pas de famille. Voiture de sport et vêtements griffés : il est détesté par bien des gens pour son arrogance et son trop grand succès professionnel. Bref, la victime idéale. Vous êtes même l’un des seuls à ne jamais parler dans son dos de manière négative. Certes, la plupart du temps c’est parce que vous préférez ne pas adresser la parole à vos collègues (vous n'en avez absolument rien à foutre d’eux, ils vous ennuient), mais c’est aussi parce que vous ne voyez rien de mal à son succès. Vous aussi vous en avez, mais puisque vous le méritez…

Personne ne se doute alors que vous le détestez pour de nombreuses autres raisons. Par exemple, il porte du cuir, partout, tout le temps. Assassin. Il va également toujours manger son petit filet mignon à 45$ le vendredi soir. Assassin. Et il dit toujours qu’il faut manger du poulet, car « la viande blanche est meilleure pour la santé », « ce sont de bonnes protéines sans trop de gras », bla, bla, bla. Assassin. C’est sans compter tous ces commentaires stupides qu’il vomit sans arrêt: un jour, il a raconté la fois où il a essayé de s’acheter un singe sur internet, car il avait quelques milliers à dépenser. Assassin.  Il se trouve supérieur, mais juste parce qu’il se croit plus intelligent que les animaux. Il se trouve supérieur, mais juste parce que les animaux sont à sa merci. Vous allez lui montrer qu’il a tort. Grâce à vous, il verra si, comme les animaux, il est capable de supporter la douleur.

 

  7.      Le souper d’un homme

« Le végétarisme vaut comme critère de base avec lequel nous pouvons reconnaître si l’homme aspire sérieusement à une perfection morale. La nourriture carnée est un résidu primitif ; le passage à une alimentation végétarienne est la première manifestation de l’instruction.»  –  Léon Tolstoï

C’est l’heure du repas. Vous venez de finir de préparer sans conviction votre bœuf braisé. Une goutte de sueur perle sur votre front alors que des frissons parcourent votre corps. Vous n’étiez pas concentré sur votre tâche et vous vous êtes coupé au doigt en épluchant vos légumes. C’est votre sang, pour une fois. Vous êtes seul, assis à la minable petite table de votre cuisine mal éclairée. Une assiette blanche en plastique, une tranche circulaire de viande brune, du liquide brun, des légumes trop cuits et un tas de mou blanc. Un simple coup d’œil à la pièce de viande qui se trouve devant vous et le cœur vous lève. La vision qui vous hante est d’abord celle d’un grand œil rempli d’effroi, puis vient ensuite celle de la poitrine ensanglantée qui s’abaisse lentement sous la respiration saccadée de l’animal agonisant. Lorsque vous voyez un morceau de viande, vous voyez un muscle sectionné, un cœur battant, puis un bain de sang. Vous vous levez, prenez votre assiette et en jetez tout le contenu dans votre poubelle qui menace dangereusement de déborder.

31 G$ : Estimation de la valeur totale des aliments gaspillés annuellement au Canada 

Plus de 100 G$ : Estimation de la valeur des pertes économiques annuelles totales relatives au gaspillage alimentaire (de la ferme à l’assiette).

20% : Part de responsabilité de la transformation des produits dans le gaspillage alimentaire au Canada en 2014

47% : Part de responsabilité des consommateurs (à la maison) dans le gaspillage alimentaire au Canada en 2014

 

Non seulement vous tuez, mais en plus, vous tuez pour rien. 

 

8.      Le souper de l’autre

« Si la cruauté humaine s’est tant exercée contre l’homme, c’est trop souvent qu’elle s’était fait la main sur les animaux.» - Marguerite Yourcenar

C’est l’heure du repas. Au menu: joue en brochette sur lit de champignons, le tout nappé d’une délicieuse sauce au poivre. Vous avez travaillé très fort pour obtenir ce morceau de viande brune. Chasser la proie n’était pas si compliqué, mais vous n’êtes pas un boucher. Malgré vos nombreuses années de pratique, le dépeçage – bien que vous l’exécutiez minutieusement – vous pose encore quelques problèmes. En effet, vous trouvez cela plutôt salissant. Vous préférez la tâche qui vient après, lorsque vous avez terminé de tanner la peau et que vous l’utilisez pour vous fabriquer des gants ou pour recouvrir des abat-jours. Vous avez toujours aimé les DIY (note à vous-même : remercier votre vieil ami Ed Gein pour le tuyau).   

En ramenant votre concentration sur vos mouvements, vous chantonnez gaiement tout en préparant votre recette pour le souper de ce soir: « Quelques gouttes de cigüe, de la bave de sangsue. Un scorpion coupé très fin…Et un peu de poivre en grains! » Ça faisait un sacré bout de temps que vous n’aviez pas apprêté une si belle pièce de viande. Tendre, saignante, persillage idéal… Vous en avez déjà l’eau à la bouche. Vous vous remémorez alors la dernière fois que vous vous êtes délecté d’un plat aussi savoureux : comme du porc mélangé à du cerf, mais sans l’arrière-goût désagréable; la tendreté d’un rosbif additionnée à une subtile amertume florale. Vous avez si hâte de goûter votre chef-d’œuvre! Tout à coup, un appel téléphonique vous sort de votre rêve éveillé. « Allô? Non, il n’est pas venu travailler dernièrement… Non, rien de neuf de mon côté. Écoute, j'aimerais poursuivre cette conversation, mais j'ai un vieil ami pour le  dîner ».   

 

  9.      Le souvenir d’un homme

« Si les abattoirs avaient des vitres, tout le monde serait végétarien.» – Paul McCartney

Devant vous, les corps rougis des porcs qui étaient suspendus par les pieds s’alignaient par dizaines. Les têtes avaient été décapitées, mais plusieurs bêtes qui se débattaient encore avaient été mal saignées.  Ce jour-là, avant de rectifier la situation, vous aviez fait la grave erreur de fixer un animal dans les yeux. Le cou à moitié ouvert et le regard implorant, le cochon relevait faiblement la tête comme pour vous implorer d’en finir avec ses jours. Vos souvenirs vous font peut-être défaut, mais vous auriez juré que l’animal pleurait. À ce moment, les couinements de panique qui faisaient écho autour de vous s’étaient étouffés pour laisser place à un bourdonnement sourd en crescendo. Tout au long de votre carrière, vous en aviez vu des choses : des collègues qui battaient des animaux avec des barres de fer, qui jetaient des poulets toujours vivants à la poubelle, qui laissaient des agneaux gésir dans leur flaque de sang, qui enfonçaient des boyaux d’arrosage dans le rectum des volailles pour les faire exploser d’eau, qui tiraient des veaux nouveau-nés par les pattes parce qu’ils refusaient de quitter leur mère, qui encourageaient en riant les porcs qui se dévoraient entre eux dans leur enclos minuscule : des atrocités, des génocides. Les affreuses images avaient fini par disparaître de votre esprit et le bourdonnement avait cessé. Silence. Vous aviez alors levé lentement votre couteau d’abattage dans les airs en prenant une énorme inspiration. Puis, en un instant, vous aviez achevé votre victime.

« 500 mises à mort à l’heure. Ici la mort n’a pas de fin ni d’identité, elle n’a comme destination finale que notre propre faim. (…) Du sang, des cris, des bêtes paniquées, sans espoir, condamnées, dépecées. Bienvenue en enfer. » 1

1 BLAIS, Annick. Dans le couloir de la mort : une ex-inspectrice d’abattoir témoigne. Huffpost, 2015.

 

 

10.   Le souvenir de l’autre

« On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir. » - Emil Michel Cioran

Vous étiez sur la Rue des Forges. Vous attendiez patiemment votre cher associé qui n’allait pas tarder à arriver. Il courrait toujours en écoutant de la musique à plein volume : il n’allait pas vous entendre. À 6h48, il était apparu à la hauteur de la ruelle, là où votre voiture était stationnée, le coffre déjà ouvert. Vous vous étiez alors jeté sur lui en pressant contre son nez et sa bouche un mouchoir imbibé de chloroforme. C’était la méthode facile. Le seul inconvénient : vous aviez choisi une victime sportive (la viande à une meilleure texture!) et ses muscles en étaient des vrais. Comme d’habitude, vous aviez fait la moue en pensant aux problèmes de dos que vous auriez plus tard à cause de tous ces enlèvements. Après avoir jeté votre trophée de chasse dans la valise de la voiture, vous aviez pris le volant et conduit nonchalamment jusqu’à votre atelier. Bref, ce jour-là, le ciel était bleu, les oiseaux chantaient. Vous sifflotiez joyeusement la mélodie qui jouait à la radio, car l’absence de trafic vous rendait heureux.

 

11.   Après la chasse

« La chasse est le moyen le plus sûr pour supprimer les sentiments des hommes envers les créatures qui les entourent ». – Voltaire

 

Un matin, vous êtes parti à la chasse au gibier. C’était avant que vous ne décidiez d’arrêter. C’était l’hiver: tout était blanc, tout était calme. Les branches givrées des sapins faisaient miroiter la lumière du soleil qui perçait à travers les nuages. Il faisait plutôt chaud pour ce temps de l’année, et la neige, encore plus brillante que d’habitude, menaçait de fondre. Le paysage était magnifique, paisible; complètement en discordance avec l’instinct violent qui vous avait conduit en ce lieu. À travers les arbres dénués de leurs feuilles, vous avez rapidement aperçu un chevreuil qui se tenait encore loin devant vous. Doucement, vous vous êtes légèrement approché de votre proie en chargeant votre arme. Vous sentiez monter la fébrilité, puis, le moment venu, vous avez tiré : bruit assourdissant, aboiement court et chute. Après que l’animal se soit affaissé, vous avez été surpris par le silence qui était soudainement revenu. Pris d’un  vertige, vous vous êtes agenouillé avant de vomir votre petit déjeuner. Plus jamais vous n’avez chassé.

Une meute fonce vers le gibier blessé à une vitesse endiablée. Des chiens qui harcèlent leur proie. Qui sont ceux qui s’agenouillent, vaincus, au son des aboiements des dictateurs? Coupables. Aveugles et impuissants devant la ruade des riches conquérants. Le fouet se lève et s’abat sur nos têtes. Le désir de battre, le désir d’abattre. Chiens, humains : on répond tous à l’appel. Un œil mauvais, l’autre rempli de terreur. À la fois victimes et assoiffés de sang. Sang qui s’écoule éternellement d’une blessure au flanc. Être sur le flanc lorsque d’autres sont surpuissants. Que l’on scande sa victoire ou que l’on pousse son dernier cri : ce sont les trompettes de l’Apocalypse qui sonnent l’hallali.

Il était assis sur le sol gris et froid, complètement nu. À son réveil, il a commencé à poser des questions, complètement perdu et effrayé. Il s’est mis à paniquer et vous l’avez frappé avec une batte de baseball en aluminium. Vous l’avez fait à plusieurs reprises, juste assez fort pour que cela le fasse taire sans qu’il ait trop mal. Jamais vous ne lui avez offert le luxe d’obtenir des réponses à ses supplications. Vous avez ensuite fait quelques entailles sur sa peau, pour qu’il s’habitue lentement à la douleur : il ne faudrait pas qu’il tombe dans les pommes directement sous le choc. Puis, vous avez attaché solidement ses pieds pour qu’il ne se décroche pas sous son poids, et à l’aide d’un mécanisme de poulies, vous avez hissé votre victime vers le plafond. Alors qu’il s’apprêtait à perdre connaissance, vous lui avez mis un pichet d’alcool à friction sous le nez en prenant bien soin d’en vider par la suite le contenu sur son visage. Il s’est mis à hurler tellement la sensation était insupportable. Mais il n’avait encore rien vu. Calmement, vous avez pris votre chalumeau pour brûler la surface de sa peau déjà meurtrie par les multiples coupures. « C’est pour enlever le poil. Vous ne trouvez pas que ça sent le barbecue? » Après la tâche terminée, vous avez pris une pause pour laisser la victime reprendre des forces. Ce serait beaucoup moins amusant si elle mourait déjà. C'est uniquement lorsque, d’une voix faible, elle a utilisé tout ce qui lui restait de volonté pour vous implorer d’en finir que vous avez accédé à sa demande. Vous avez alors levé lentement votre couteau d’abattage dans les airs, votre sourire goguenard s’étirant sur votre visage au fur et mesure que l’arme se déplaçait.

En un instant, vous aviez achevé votre victime.

 

12.   Chez le frère

« La terre donne des richesses en abondance et de la nourriture pacifique. Elle nous offre des repas qui ne sont tachés ni de sang ni d’assassinat. » – Pythagore

Vous êtes assis sur un fauteuil individuel, en face de votre frère qui se tient devant vous, impassible. Vous êtes là, en train de faire une crise de panique. Vous avouez à votre frère que vous avez besoin d’aide, que vous n’en pouvez plus. Vous avez tué, assassiné, massacré. Vous ne pouvez plus vivre avec autant de remords, le fardeau est trop lourd. Vous vous levez alors d’un bond et vous vous mettez à faire les cent pas. Puis, vous commencez à déblatérer d’une vitesse ahurissante; pas moyen pour votre frère de vous arrêter dans votre monologue :

Je comprends vraiment pas! J’y arrive pas! Je me répète tout le temps que je vais devenir  végétarien pis je finis toujours par acheter de la viande quand même. Je le sais que c’est horrible ce qu’on fait aux animaux dans les abattoirs! Pourquoi je continue?! Ben oui c’est super bon du bacon, mais c’est pas une raison valable! En même temps, ça doit pas être si grave de tuer des animaux puisque tout le monde le fait depuis toujours! C’est triste qu’ils aient à souffrir dans ces cas-là, mais y’a pas d’autres solutions, là, on va pas crever de faim! Boire de l’eau pis brouter du gazon, c’est pas assez pour survivre! C’est juste comme ça que ça fonctionne, c’est la loi de la nature. Et nous les humains, ça a l’air qu’on est fait pour manger des animaux parce qu’on est en haut de la chaîne alimentaire. Et j’ai rien à me reprocher,  quand je chassais, je faisais attention et tout! Les animaux mouraient rapidement et je réutilisais vraiment tous les morceaux. C’est pas comme si je gaspillais! Pourquoi est-ce que je me sens aussi mal alors?! Ça me lève le cœur manger de la viande astheure! Je vais faire quoi, tu penses!?

Vous prenez enfin une pause pour prendre le temps de respirer, et votre frère en profite pour glisser quelques mots : « Voyons, tu culpabilises autant que si t’avais été forcé au cannibalisme! J’ai toujours trouvé ça bizarre que t’aies voulu être boucher, aussi. En tout cas, j’ai eu raison parce que ça t’a fucké ben raide. Écoute, je sais pas vraiment quoi te dire parce que j’adore ça le steak, mais si ça te torture tant que ça de manger des animaux, ben arrête avant que ça te rende complètement fou. C’est pas si compliqué, anyway… »

 

 

13.   Chez le psychiatre

« Un cannibale est un homme qui aime son prochain avec de la sauce. » – Jean Rigaux

Vous êtes assis sur une chaise avec les pieds menottés à un calorifère d’eau chaude, en face d’un psychiatre qui se tient devant vous, impassible. Il résume devant vous la raison de votre présence. Comme si vous n’étiez pas au courant! « Monsieur, vous êtes arrivé au pénitencier de Port-Cartier le 4 juillet dernier et vous purgez présentement une peine de prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant au moins 25 ans. Je suis le Dr Bourgoin, et je vous accompagnerai dans votre guérison jusqu’à ce que je juge que vous n’en avez plus besoin. »

***

– Si je vous disais que j’avais des remords, cela me rendrait-il responsable de mes actions?

– Mais vous êtes responsable de vos actions. C’est pour ça que vous êtes ici.

– Vous avez raison. Alors, non. Non, je n’ai aucun remords. C’est la loi de la nature, et je suis en haut de la chaîne alimentaire.

– Et vous trouvez qu’il s’agit d’un argument rationnel?
–  Absolument pas, je me plais uniquement à vous faire perdre de votre temps. Je ne peux pas donner d’explications logiques à mes agissements. Personne ne le peut.

– Alors pourquoi av…

– Mais franchement, la chair humaine est délicieuse. Après y avoir goûté, on ne peut plus s’en passer! Et en même temps, je contribue à régler le problème de surpopulation. Une pierre, deux coups, vous savez.

– Mais votre santé?

– Oui, justement, j’avais peur de souffrir de carences alimentaires lorsque je suis devenu végétarien. Mais grâce à la viande humaine, je ne manque aucunement de protéines.

– Et vous vous considérez antispéciste? Si on en juge par vos actions, vous semblez plutôt considérer que l’être humain est inférieur aux autres animaux...

– Ce n’est pas le cas du tout. Je lui permets seulement de descendre de son piédestal. Pour dire vrai, j’apprécie l’Homme pour toutes ses propriétés. Je n’autorise aucun gaspillage : je réutilise presque toutes les parties d’un cadavre pour faire des bricolages maison et je composte le reste. Vous ne pouvez pas dire que je ne respecte pas la sépulture!

Vous riez intérieurement à l’idée d’entretenir une telle conversation avec un professionnel de la santé. Votre vraie rencontre avec le psychiatre a, quant à elle, duré moins d’une heure. Vous avez refusé de parler, ne voulant pas gaspiller votre salive. Après tout, vous êtes arrêté pour meurtre, et non pas pour cannibalisme. Les autorités n’ont d’ailleurs jamais pu le prouver.  Vos réels crimes n’ont jamais été découverts, et c’est tant mieux. La société ne comprendrait jamais, elle n’est pas prête à comprendre. Elle doit continuer à croire qu’il ne s’agissait que de meurtres de sang-froid, perpétrés par un individu mentalement instable. Même votre psychiatre serait incapable de réaliser que ce n’est pas vous, le fou dans toute cette histoire. 

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