L'actualité croquée sur le vif

L'actualité croquée sur le vif

Quand les médias télévisuels nous offrent une couverture d’événements à l’étranger, comme la reprise d’hostilités entre deux pays, les guerres civiles, l’exil de populations, le choc est immédiat, mais souvent en surface. L’exposition du World Press Photo de Montréal (11e édition) s’inscrit, d’une certaine façon, en porte-à-faux à ce rapport à l’image. Photos de notre monde contemporain devant lesquelles le spectateur peut s’arrêter, méditer, réfléchir. Et, parfois, être profondément atteint, à un point tel qu’il peut s’interroger par moments sur les questions éthiques soulevées par de telles images.   

Le World Press Photo est un concours de photojournalisme, l’un des plus prestigieux au monde, qui fait une recension de certains faits saillants, d’événements-chocs ou spectaculaires qui ont laissé leurs lignes de faille dans la mémoire de la communauté mondiale durant la dernière année. Chaque année, l’exposition fait halte dans une centaine de villes à travers le monde, après qu’un jury ait trié sur le volet des milliers de photos.  L’édition de 2016 porte, entre autres, sur la crise des réfugiés, à la suite de la recrudescence des attentats en Syrie, et son flot migratoire endémique (le plus important depuis les grandes migrations de la Seconde Guerre mondiale), sur le tremblement de terre survenu au Népal en avril dernier, sur le régime despotique et aliénant de la Corée du Nord, sur les contrecoups des folies de Daesh. Des photos qui souvent donnent le relais à des événements dont la couverture médiatique a été telle que le spectateur ajoute ces gros plans photographiques à la panoplie d’images déjà imprimées quelque part sur sa rétine. Parfois, ces photos révèlent aussi des conflits moins connus, qui ne font à tout le moins pas la une des manchettes, mais qui sont symptomatiques de problèmes bien enracinés dans les pays, des dévastations qui poursuivent sournoisement le décompte de leurs morts, leurs dommages collatéraux. Commerce de l’ivoire et braconnage en Afrique, taux d’homicide vertigineux au Honduras, conflit ethnique au Darfour en sont quelques exemples.

Camp de réfugiés au Darfour (source : Sean Woo.  http://www.house.gov/wolf/issues/hr/trips/sudanrpt_web.pdf  ) 

Camp de réfugiés au Darfour (source : Sean Woo. http://www.house.gov/wolf/issues/hr/trips/sudanrpt_web.pdf ) 

 

Cette exposition de photojournalisme en est aussi une de l’art photographique. Car il s’agit bien d’un concours, pour lequel les critères esthétiques ont évidemment un certain poids dans la balance. Au-delà du photoreportage qui croque sur le vif des faits que l’attention médiatique ne peut négliger, les photos exposées, triées sur le volet (un total de 83 000 images sont soumises par près de 6000 photographes de 128 pays[1]), sont belles, témoignent d’un œil d’expert, d’une sensibilité esthétique indéniable. Critère intrinsèque à la pratique de la photographie.

La photo de l’année de l’Australien Warren Richardson montre un père qui fait passer son enfant à la frontière serbo-hongroise. Sur l’image en noir et blanc, les barbelés d’un mur anti-migrants (qui court sur 175 km), le visage ahuri d’un père.

Barrière de séparation à la frontière serbo-hongroise (source : Bör Benedek.  https://www.flickr.com/photos/borbenedek/21428822521 )

Barrière de séparation à la frontière serbo-hongroise (source : Bör Benedek. https://www.flickr.com/photos/borbenedek/21428822521)

 

Autre photo, prise par un photographe syrien : un père, le visage décomposé par l’affliction, qui tient sur ses genoux sa fille ensanglantée. Un corps inerte et rouge.

Chaque fois, devant ses témoignages d’humanité dévastée, l’effet est immédiat (et prémédité en quelque sorte) : émotion, prise de conscience, sensibilisation. L’indifférence est impossible, impensable. C’est le désir de mettre fin à ses absurdités qui monte en nous, nous remue. C’est la réunion de ce que Barthes nommait le studium et le punctum : d’un côté, des événements qui font appel à notre connaissance du monde (de l’actualité ici) et qui font de la photo un témoignage politique, historique ; d’un autre, le détail d’une réalité qui nous heurte, nous pique, nous meurtrit.   

Néanmoins, un certain paradoxe persiste. C’est aussi parce que l’image est belle et spectaculaire (au sens où elle suscite admiration et fascination) que l’œil est attiré, la sensibilité éveillée. Une esthétique qui est indissociable ici de réalités très dures.

À cela s’ajoute l’un des principes de la photographie, qui n’est pas un art de la représentation d’objets ou de réalités (à l’instar de la peinture figurative, par exemple), mais qui procède plutôt de la monstration d’un objet ou d’une réalité donné. Je ne suis pas devant un film qui relate les horreurs des camps nazis et de ses charniers ni devant une toile qui montre un échantillon d’inhumanité (le Radeau de la méduse, par exemple), mais devant un morceau de quotidien, de misère, de cruauté, de guerre. Sous les yeux, le choc du vrai.   

Mais cette exposition a peut-être comme objectif principal de nous mettre sous les yeux, dans toute sa vérité, les splendeurs et misères de la condition humaine.

C’est l’avis du moins d’Anaïs Barbeau-Lavalette, porte-parole de cette 11e édition montréalaise du World Press Photo. Dans une entrevue accordée au quotidien La Presse[2], elle confiait que cette exposition réunit les extrêmes de notre monde : à côté des photos qui heurtent la sensibilité, des clichés lumineux, instantanés de petites joies isolées qui viennent adoucir, contrebalancer, sans les occulter, les réalités pénibles.  

Reflet d’un monde qui a ses chaos et ses beautés.

 

[1] Source : http://www.worldpressphotomontreal.ca/#info

[2] CLOUTIER, Mario. « L’homme dans l’univers », Arts et spectacles, vol. 132, nº 97, p. 7. 

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