Black Label

Black Label

Les lumières sur la scène s’éteignent en un fondu qui n’a rien de spectaculaire pendant que les applaudissements fusent et lui lèchent l’estime. Elle sourit bêtement dans l’obscurité en courbant son corps en guise de révérence polie et aveugle. Elle envoie des baisers qui s’envolent dans les airs et retombent sur le parterre, puis déserte ce lieu de la gloire.

 11

Mon père, assis sur sa chaise berçante, ingérait en grandes gorgées sa Black label, alors que j’arrivais à peine à tenir dans ses bottillons trop grands. Je jouais avec le fil du micro en attendant que sa chanson préférée commence. Notre rituel du dimanche soir : sa bière, mon micro, ma voix comme union relationnelle.

Les premières notes de Back to Black se sont fait entendre. J’offrais un sourire innocent à mon père qui tapait énergiquement sur ses cuisses en bougeant la tête. Il applaudissait, satisfait de sa progéniture.

« Tu vas aller loin dans vie, ma p’tite Jade. »

15

Il était huit heures et je venais tout juste de terminer mes exercices de guitare : j’avais commencé à suivre des cours et ça faisait quelques mois que j’arrivais à jouer tout en chantant. Chanter c’était bien, mais s’accompagner d’un instrument c’était avoir le contrôle absolu de la performance. Je développais ma propre identité musicale. À ce moment, mes doigts étaient trop douloureux pour continuer la pratique. Si mon père avait été là, il m’aurait dit de faire fi de de cette souffrance et de continuer jusqu’à ce que j’arrive à jouer une nouvelle pièce sans erreurs. Ses oreilles contre ma porte, je savais qu’il écoutait attentivement ma progression. Il agissait ainsi parce qu’il avait confiance en mon talent. Un parent se doit d’être rigide, disait-il. Ce soir, j’étais tout de même contente que mon père finisse de travailler plus tard ; je pouvais prendre une pause.

J’ai mis un album de compilations dans la radio et je me suis dirigée vers le sous-sol, où se trouvait le minibar de mon père. Whisky, Vodka, Rhum : une multitude d’eaux-de-vie, posées là, tranquillement. J’avais toujours eu une certaine curiosité envers l’alcool. Je voyais souvent mon père boire une bière ou un Whisky sur glace, en me demandant ce qu’il aimait tant de ces boissons qui me semblaient infâmes. Puis, à une fête, des amis m’avaient proposé un cocktail à base de liqueur de banane et j’avais accepté, pour voir. Je m’en étais délecté et en avais repris plusieurs autres, jusqu’à en vomir. Cette journée-là, j’avais découvert un univers dans lequel j’aurais à me battre contre la raison.

Les effluves de la bouteille de Whisky que je venais d’ouvrir ont inséré en moi une impression de maturité. Une chanson d’Amy Winehouse jouait. J’ai pensé à sa sensibilité sur scène et à la façon dont elle se donnait au public tout en semblant extrêmement distante. Toujours un verre à la main.

Je n’avais pas d’autres choix que de réussir à faire carrière en musique.

 

29 :03 I think the more people see of me, the more they’ll realize that all i’m good for is making tunes.

-        Amy Winehouse, Amy

 21

Il n’y a rien de plus décourageant que de répéter, jour après jour, les mêmes accords avec les mêmes doigts pour avoir la même vie que tous ces étudiants empoisonnés d’espoirs naïfs de réussite. Abhorrer le trop grand nombre d’ambitieux sans talent qui ont une personnalité charismatique. Une sociabilité égoïste qui infecte le regard des gens et leur introduit une fausse perception de leur virtuosité. Dégoûtée de me diriger éternellement vers un local de pratique, à essayer de me convaincre que les sessions abusives de répétitions me mèneront quelque part. Je ne peux pas me fier sur mes études pour me faire un nom. Il n’y a rien d’artistique dans les gammes et les solfèges. Trop organisé, léché, robotique.

Mon père et moi avons établi mon futur très tôt : travailler comme une folle pour arriver à mes fins, participer à tous les concours, faire des études, passer ma vie dans ma chambre à me faire saigner les doigts et les cordes vocales. J’ai vécu immergée dans la musique, jusqu’à mettre de côté ma vie sociale, avec un père qui me poussait à ne pas arrêter, à respirer l’air de ma chambre jusqu’à ce que je m’évanouisse d’enfermement.

À distance, il espère probablement de moi que je devienne la Winehouse de cette ère. Il attend que je lui annonce l’existence d’une carrière pour revenir, apeuré de me revoir et de constater à quel point je stagne dans la posture fantomatique de sa chanteuse favorite.

Je traverserai le mur de l’anonymat, mais certainement pas par la voie traditionnelle.

22

L’homme assis devant moi chez Artillerie 72 est ivre. Je sais que je ne sortirai pas d’ici avant une heure trente, le bar est un bordel et ceux qui sont encore là vont me coller au cul. Je dois être à l’université très tôt pour une pratique de groupe. Je n’ai pas joué de la semaine. Je ne connais pas mes partitions. J’ai une composition à remettre dans trois jours.

Cet emploi est lassant et bien qu’il rapporte, il est un handicap à mes études et à mes ambitions. Je n’arriverai jamais à mener mes projets à terme ainsi, surtout pas avec un employeur qui n’a foutrement rien à chier de mon horaire et de mon statut d’aspirante chanteuse québécoise ratée née pour un petit pain sec moisi croûté sur le comptoir.  

Les clients ne bougent pas de leur chaise; ils restent là et me jettent des coups d’œil libidineux. Ce soir, je n’ai pas envie de tolérer la situation à jeun. Je sors un verre et me coule un scotch relativement volumineux.                                 

40 :07 Sa robe mauve aux motifs orangés la recouvre comme un drap de civière, la réconforte élégamment. Son verre, à moitié plein, repose à ses côtés. L’éclat des glaçons appelle sa bouche pendant que tournent ses regrets, ses hontes, ses peurs et que remontent toutes les vapeurs toxiques de ses erreurs.

Je me déplace vers la table encore animée et annonce un last call. Un des hommes me commande cinq shots de tequila, ‘pis y’en a un pour toi là-dedans, viens prendre ça avec nous aut’. Je le remercie et me dis que plus mon taux d’alcool sera élevé, moins la soirée sera pénible.

Lorsque je passe devant le jukebox, je mets Rehab d’Amy Winehouse et augmente le volume.

 

23

Je suis debout dans les coulisses et je tiens ma guitare fermement, de peur qu’elle ne se désagrège. La soirée est consacrée à la relève; il y aura des gens importants, à la recherche de nouveaux contrats. L’atmosphère est étrange, il est encore tôt, le public pas assez affecté, il me semble que j’aimerais distribuer un peu de drogue à tous, les engourdir pour qu’ils m’entendent moins, mais pour qu’ils m’entendent mieux. J’empoigne ma bière et en avale quelques gorgées.

Le technicien me fait signe que j’entre en scène dans une minute. Une minute pour ressasser mes accords, mes paroles, mes mouvements de hanche, mes regards complices. Il n’y a plus de place pour rien d’autre que la performance et son intensité. Tout cracher. Ne pas savoir s’il s’agira d’un lancement ou d’un échec est le tressaillement ultime. Ce que j’aime particulièrement de la scène, c’est qu’elle me malmène. Elle me noie dans l’angoisse et me rafraîchit ensuite de reconnaissance. 

27 :05 Les éclats verdâtres de la lumière la font paraître malade, mais le genre de malade qui est en paix en attendant une mort libératrice. La salle comble et attentive la pousse à donner sa totale concentration à la performance. Sa veste rose la serre, lui permet des mouvements saccadés, mais sincères. Ses yeux sont fixes; elle n’arrive pas à regarder la noirceur dans laquelle les spectateurs sont plongés et peut-être est-ce mieux ainsi. Elle fait partie intégrante de la scène, l’habitera un peu avant d’y mourir, profite de ce début de carrière encore agréable et prometteur, car elle se doute bien qu’elle vient d’entrer dans un univers dont on ne revient jamais. On s’y accommode ou on y sombre involontairement, puis le temps nous fait comprendre que l’envie de disparaître était innée.

Je sors de scène satisfaite, mais confuse. Jamais je n’aurais cru recevoir autant d’attention d’une foule inconnue. Barry, le barman, me félicite et m’offre un pichet de bière noire, c’est sur mon bras et celui des clients, ils ont tous adoré, tu as beaucoup de talent.

Vers minuit, mon état est avancé et je bavarde toujours avec Barry. Il me parle du projet du propriétaire qui est d’engager quelques chansonniers pour allumer les soirs de semaine. L’alcool me rend folle, je lui déballe mes envies inhumaines de participer à ce projet et il rit, peut-être de moi, ou de mon état, mais il rit et me dit qu’il passera le mot pour de vrai à Denis, le boss. J’avale mes dernières gorgées de bière difficilement et avec un peu de douleur, comme si l’adrénaline de la performance me serrait encore la gorge. Je fais part de ma reconnaissance à Barry, lui laisse mon nom et sors du Mr Jones.

54 :11 I’m not playing this track now. I spoke to them and they said it’s just unnecessary. Have I got any drink? Did they bring up that drink?

-        Amy Winehouse, Amy

 

24

Je suis là, dans ma chambre, à essayer des vêtements à la recherche de quelque chose qui me fait ressembler à la Reine. Mes yeux sont maquillés en noir, tentative de reproduction de cette ligne iconique de liner winehousienne. Je me tiens face à moi-même, imite ses mouvements, ses déhanchements, ses regards complices lancés à son copain Blake.

Aujourd’hui, je suis sa relève. Depuis quelques mois, j’incarne la tête d’affiche du Mr Jones. Le talent ne suffit pas; seulement l’ivresse me permet de livrer une performance inoubliable. On ne se donne pas entièrement à des inconnus sans un taux excessif d’alcool dans le sang. Un réel artiste n’est jamais raisonnable.

Je décide finalement de mettre une robe courte, bombée dans le bas, fleurie, accompagnée d’une grosse ceinture noire. Je crêpe mes cheveux et en remonte une partie sur le dessus. J’avale trois gorgées de Whisky, me mets à tousser, me tapote le visage et me chuchote que je serai tout ce que je veux.

***

Assise au bar après ma performance hebdomadaire, je gueule à Barry, amusée, de me redonner un verre. Il hésite, mais je lui dis qu’il ne peut refuser son nectar à l’icône de l’endroit. Il me traite d’enfant roi et me montre les toilettes d’un mouvement de tête. Nous entrons dans une cabine, il sort un sachet de cocaïne. Je suis surprise, un peu fébrile, mais je suis ivre et trop heureuse de ma soirée pour la gâcher avec un refus. Je l’embrasse, lui, mon sauveur, celui qui m’a élevée ici au Mr Jones, élevée sur la scène sur la terre comme au ciel Amen et je renifle allègrement le cadeau qu’il m’offre. Je sors une flasque d’alcool de mon sac à mains, bois une grande gorgée et ouvre la bouche de Barry pour la lui passer sensuellement. L’alcool et la drogue se baisent en moi, j’arrive à me voir Amy, à la toucher.

1 :15 :00 And the doctor called us into a room and said, with the amount of cocaine, heroine, alcohol and crack cocaine in her blood system, we’re amazed she’s not in a coma. You’ve got away with it this time, but she’s a petite, young girl, her body can’t keep up with this.

-        Nick Shymansky (agent d’Amy Winehouse), Amy

Barry s’excite et nous refait une ligne de cocaïne chacun, je ne contiens plus ma joie, je ne me suis jamais sentie aussi bien depuis des mois et je n’hésite pas à me pencher pour respirer la poudre salvatrice, je me sens devenir grandiose et même si je ne chante qu’un soir par semaine devant une salle trouée et saoulée, il faut commencer au bas de l’échelle pour la monter de manière fulgurante, comme Amy. Grimper agressivement et terminer le spectacle avec de la poudre aux yeux.

***

Salut Jade, c’est Denis. Écoute, tu l’sais, on a ben de la misère au Mr Jones. T’es bonne, t’es écœurante, tu fais ben la job, c’est pas ça le problème. On n’a pas assez d’argent pour payer des chansonniers, on est dans un temps mort, tu l’sais, ça fait quelques semaines qu’on est obligés de te canceller. Ça va changer un peu, le Mr Jones. Un peu plus rock and roll. J’ai une offre à te faire. Je vais pas tourner autour du pot au téléphone, viens me voir au bar quand t’as une minute.

 

25

Un, deux, trois sauts. Je me réchauffe avant de monter sur scène et vide quelques verres de Whisky sur glace. La musique commence, l’une de mes oreilles est traversée d’une douleur inhabituelle, mais je l’oublie en arrivant sur scène. À la vue de mes sous-vêtements rouge vin, les hommes dans la salle lancent des cris festifs bestiaux, j’arrive à m’imaginer dans un zoo, la lionne du zoo. La tête d’affiche du Mr Jones sous un nouveau jour.

Je bouge mes lèvres au rythme des paroles, c’est comme avant Jade, seulement tu ne chantes pas pour vrai, mais tout de même, tu es là. L’important est la présence et non pas le contenu, tout le monde le sait, aujourd’hui, rien n’importe plus que la hauteur atteinte et non pas la manière dont on l’atteint. Qui se serait souvenue de moi en tant qu’insignifiante chanteuse de bar? Nous serons tous équitablement oubliés quand la Terre arrêtera enfin de se laisser mourir, et si nous savions, nous regretterions nos années perdues à nous abrutir dans les épuisements de nos vies quotidiennes. Je ravale les résurgences de ma tranquillité d’autrefois, pense au cachet et dégrafe mon soutien-gorge.

***

J’entre dans mon appartement, vidée et engourdie, la tête encore soumise aux battements nerveux de l’adrénaline et à l’abus d’alcool. Une lettre de mon père m’attend sur la table, et, mécaniquement, j’empoigne une bouteille de fort et je bois mais quelque chose est inhabituel l’alcool descend moins bien qu’à l’habitude je reprends une gorgée mais j’ai un haut-le-cœur et dégueule tout sur le plancher MERDE JE NE CESSERAI PAS D’INGÉRER MON NECTAR, JE SUIS LA REINE, JE SUIS WINEHOUSE, JE REPRENDS LA BOUTEILLE elle me maintient en vie en taisant mes regrets d’abandon universitaire, d’échec de carrière et du départ de mon père. La désinvolture me traverse et je décachète la lettre aussi facilement que je l’ai fait plus tôt avec mon soutien-gorge. Il s’agit d’une carte postale de l’Alberta cette fois, je t’aime ma chérie, écris-moi, j’ai hâte que tu me parles de tes études, de tes projets, viens me voir, comment vas-tu? Tu me manques, j’espère que je te manque aussi. Whisky, mes cheveux sont noirs, Whisky, cheveux remontés, Whisky, robe courte et ajustée, Whisky m’étouffe et je sens ma gorge devenir de plus en plus serrée. Mon étourdissement s’accentue et mon oreille m’élance à nouveau.

Je suis sa petite chérie abandonnée, on m’abandonne et puis on souhaite que je m’abandonne à quelque chose de bien, de noble?

Lorsque j’ai eu dix-sept ans, il a pris ses affaires et ma petite fille, je m’en vais travailler un peu partout au Canada, je vais t’envoyer des chèques par la poste, j’arriverai pas à nous faire vivre sinon, je sais que t’es assez grande pour vivre seule ici, je vais revenir aux quatre mois, on va s’en sortir. Les quatre mois se sont transformés en cinq, six et puis neuf mois. J’aurais eu le temps de mourir vingt fois et mon père ne l’aurait jamais su. Il serait tellement fier de moi en ce moment, à me voir me défoncer la gueule et à abandonner les rêves qu’il a ardemment fait germer en moi. Je ne m’excuserai pas d’être l’enfant d’une fuyante, je n’en porterai pas les conséquences. Voilà ma vie cher père, quand je ne suis pas au bar je suis chez moi, je m’ostracise pour jouer, chanter sans but, mettre pathétiquement des bottillons trop grands ouvrir une Black label la poser sur une chaise, oui, comme ça, centrée, cadrage souvenirs de famille. Ne t’inquiète pas, la musique me tient encore en vie, mais en m’assénant des coups maintenant, parce que pour la vivre je dois boire, je dois fumer, je dois renifler, je suis une chienne qui cherche son maître après une heureuse ballade, mais où est-il? Où est mon fanatisme d’antan, où ai-je crissé ma volonté de devenir quelqu’un dites-moi, je suis un décalque d’Amy, la honte à son authenticité, reproduisant ses défaillances parce que je faillis à reproduire son talent. Tu vas aller loin dans vie ma p’tite Jade, tu verras papa, j’irai loin dans tous les sens du terme et je serai si loin de ce que j’étais que tu n’arriveras même plus à me reconnaître.

Tu ne peux plus veiller à ma bonne évolution comme avant. Je suis labelée orpheline parce que tu as préféré mettre un noir sur notre relation.

 1 :20:00 Elle est assise sur un sofa blanc, des mèches de cheveux relevées par des pinces. Un homme la coiffe affectueusement en rigolant. Blake, à la caméra, lui demande de chanter son plus grand succès, Rehab. Où sommes-nous, Amy ?

 Nous nous retrouverons ailleurs, dans une autre vie.

 

 26

Je suis en coulisses de la guérison, dans l’attente de ce moment qui, supposément, me fera revivre. Les encouragements des spectateurs.

1 :56 :00 : Son corps, en mode survie, tente de rester stable devant la foule. Elle enlace ses musiciens à tour de rôle, leur partage des propos inaudibles.

La présence de mon père est le seul véritable remède à ce cancer. Son regard traduit un amour désespéré, je sais bien que ma maladie n’est pas ce qu’il attendait de moi et je suis désolée de le voir abattu, il semble mourir mieux que moi.

1 :56 :00 Devant le micro, elle se gratte compulsivement le bras et regarde autour, à la recherche d’une échappatoire de cette foule grossière, SING!, mais ce n’est plus pour elle, elle fait partie des autres, ceux qui, trop tôt, se sont oubliés avant d’avoir commencé à vivre.

Il n’accepte pas que ce soit moi, parmi tous, la victime de ce cancer du larynx. N’est-ce pas merveilleusement ironique?

Pourtant, il devrait se satisfaire de mon état ; je suis encore plus près de ressembler à Amy Winehouse. Si j’ai de la chance, je retournerai peut-être au noir, fatalement, comme elle.

(vous pouvez également naviguer sur le site littéraire qui présente une genèse de ce projet d'écriture et qui permet d'entrer dans l'imaginaire de l'auteure à l'adresse suivante)

 https://backtoblacklabel.wordpress.com/

De la culture mur à mur

De la culture mur à mur

Nuit blanche

Nuit blanche