Vestiges

Vestiges

          Gris. Seule couleur que le miroir reflète; une couleur inexistante, mélange du tout et du rien. Le teint blafard, les yeux pochés, Tommy se découvre des airs de mort-vivant. Il espère que le rasage le changera un peu. Son corps malingre cadre mal avec ses quarante ans. Son dos voûté lui donne l'impression qu’il a porté le poids de la vie et aussi celui de la mort.

            Seul. C’est vrai que seul, tout est plus lourd. Pour la première fois dans sa pathétique existence, Tommy prend conscience de la solitude. Il étend la crème à raser. Non qu'il ait été particulièrement antipathique ou asocial, au contraire. Il réussissait toujours à attirer l’attention sur lui. Celle des femmes surtout. Tommy a toujours apprécié la compagnie des femmes, de leurs corps aussi. Premier coup de lame. Il faut dire que la nature l’a doté d’atouts physiques non négligeables. Du moins, à en croire le grand nombre de rencontres féminines : Judith, Sophie, Maryse, l’équipe de meneuses de claques de l’Université… Il maîtrisait si bien l'art de la séduction. Laurie avait la peau douce, Valérie était portée sur la chose et Lili se montrait si flexible… Comment diable jurer fidélité à une seule d’entre elles?

           Reflet. Le miroir de Tommy lui montre des traits tirés, des yeux lugubres et une sombre aura. Les prouesses d'aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles d’autrefois. Les années ont trahi et dévasté son corps. Le moral n'y a pas échappé. Tout ce qu’il lui reste, ce sont ces souvenirs d’une jeunesse effrénée et éphémère. Des souvenirs emmêlés et entassés dans une bulle au seuil de l’éclatement. Une bulle pleine de ces « ex ». Des images d'anciennes conquêtes s'empilent comme des cadavres dans sa tête : les jambes de Judith, la tête de Maryse, les doigts de Valérie.

          Doute. S'agit-il de la crise de la quarantaine? En ce qui le concerne, le démon du midi l'a plutôt assailli dans ses jeunes années.

« J’ai peur de mourir seul. »  

Tommy sursaute. Malgré lui, il a pensé tout haut. Un ricanement sec remonte le long de son œsophage, contracte sa gorge.

« Ça explique bien des choses. »

Un rictus mi-amer aux lèvres, il passe une dernière fois la lame aiguisée sur la peau de son visage. Après-rasage, gel dans les cheveux, chemise blanche, un jean ajusté et le tour est joué. Juste avant son départ, Tommy jette un coup d’œil au sous-sol. Des vêtements traînent pêle-mêle et des outils sont éparpillés comme les morceaux d’un casse-tête. Il s’en occupera demain. Pour l’instant, il faut partir, mais avant, un rituel porte-bonheur. Il sort de la maison et marche en direction de l’étang clôturé, caché par de grands saules lugubres. Il ouvre le portillon, s’avance et se penche au-dessus de l’eau cristalline.

« Heureusement que vous êtes là pour me tenir compagnie. Je vous ramènerai une amie, c'est promis! Qui sait? Peut-être deux, si tout va bien… »

            Il se sent soudainement mieux, comme rafraîchi. C’est étonnant comme quelques coups de rasoir changent un homme. Il jette un dernier regard satisfait aux corps dépecés tapissant le fond du petit lac. Il referme le grillage, laissant derrière lui de jeunes compagnes poisseuses et évanescentes.

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