La « folle » aux dépens de l'écrivaine

La « folle » aux dépens de l'écrivaine

Nelly, le troisième long-métrage de la réalisatrice Anne Émond, est sorti en salles au Québec le 20 janvier 2017. Le film s’inspire librement de l’œuvre de l’écrivaine québécoise Nelly Arcan, qui s’est enlevé la vie en 2009. Il ne s’agit pas d’un film biographique, mais il tente de reconstruire certaines parcelles de l’existence de l’auteure, tout en conservant un côté fictif.

L’intrigue se construit autour de quatre facettes de la vie d’Isabelle Fortier, connue sous le nom de Nelly Arcan. Nous y retrouvons la putain, la star, l’amoureuse et l’écrivaine[1]. Des segments relatant l’enfance de l’écrivaine sont aussi introduits dans ces différents univers. Le spectateur découvre donc la personnalité complexe de la protagoniste grâce aux diverses « personnalités » présentées par Anne Émond.

Cette réalisatrice, connue pour les films Nuit #1 et Les êtres chers, porte un fort intérêt envers les individus torturés, ainsi que pour la thématique du suicide. Ce sont d’ailleurs les deux thèmes principaux de Nelly, puisque l’écrivaine était habitée par un profond mal-être et une obsession nocive du regard des autres. Dans le film, plusieurs moments de narration de Mylène Mackay, qui joue le rôle principal, correspondent à des écrits de Nelly Arcan. Ceux-ci permettent notamment de comprendre sa philosophie. Par contre, les autres passages, écrits par Anne Émond, tentent de correspondre à la pensée de l’écrivaine. Afin de bien saisir cette femme, la réalisatrice a rencontré plusieurs personnes l’ayant côtoyée. Puisque chacune détenait une version différente de l’auteure, la cinéaste a décidé de raconter l’histoire sous quatre angles différents.

Le film, visuellement, est fascinant. Les images sont nettes et les couleurs, magnifiquement contrastées. Il n’y aucun plan qui détonne : ils sont tous exécutés avec passion et précision, produisant parfaitement l’effet souhaité chez le spectateur. Il peut s’agir d’une volonté d’introspection dans la tête de Nelly, à l’aide de gros plans, ou bien d’une démonstration de son angoisse existentielle, avec des plans larges, où le vide ressenti transparait. L’aspect visuel du long-métrage ne déçoit pas. Au contraire, il ajoute de l’intensité au récit, car Émond réussit à choisir les bonnes valeurs de plan afin de transmettre une émotion précise au spectateur : c’est ainsi qu’on sent, entre autres, que la réalisation est bien effectuée.

Ce qui peut être problématique concerne plutôt le scénario, qui peut sembler un peu épars. En effet, les quatre facettes de l’auteure sont présentées en intercalation. Bien qu’il soit facile de les identifier grâce à l’apparence très changeante de Nelly dans chacune des personnalités, la pertinence des scènes n’est pas toujours claire. Dans sa critique du film, la journaliste Chantal Guy décrit bien le phénomène : « La principale faiblesse de Nelly est qu'on a l'impression que la réalisatrice elle-même se perd, comme l'héroïne de son film, partagée entre la biographie, l'essai et l'hommage à l'oeuvre, appuyant beaucoup sur la prostitution (…) »[2].

En effet, les scènes les plus récurrentes concernent justement les personnages de la prostituée et de l’amoureuse, alors que Nelly Arcan a pourtant été connue grâce à son écriture. Par contre, il est difficile de reprocher à Anne Émond qu’elle exploite trop ces aspects de la vie d’Arcan, puisqu’elle a répété à plusieurs reprises que son film ne se voulait pas une biographie de l’auteure. Toutefois, ceux qui visionnent le long-métrage en ayant lu l’œuvre d’Arcan en ressortent déçus. Évidemment, on comprend l’obsession de l’auteure par rapport à l’idée qu’ont les autres d’elle. Par contre, son œuvre présente beaucoup plus en profondeur les douleurs irréparables qu’elle entretient. En ce sens, le film semble souvent superficiel, car il s’attarde aux aspects « croustillants » du personnage. Par exemple, la scène où Nelly raconte à son psychanalyste une baise torride et imprévue dans une ruelle relève de la provocation, de l’anecdote. Ce moment aurait pu être raccourci ou même supprimé, parce qu’il ne contribue pas à la compréhension de la protagoniste : il la fait même paraître ridicule tellement la situation est exagérée. 

En définitive, le long-métrage Nelly manie le visuel et traduit une intensité émotionnelle forte, si on ne connaît pas le travail d’Arcan. Il établit une belle introduction à son œuvre et donne envie de la découvrir davantage. Toutefois, si on connaît déjà bien l’écrivaine et ses préoccupations, on constate que le film ne rend pas justice à la puissance de son écriture. En réalité, elle est beaucoup plus qu’une simple prostituée qui désire avoir le regard de tous.

 

[1] BEAULIEU, Isabelle. « Anne Émond : Nelly Arcan toutes les femmes », dans Les Libraires, 7 décembre 2015 :
http://revue.leslibraires.ca/entrevues/litterature-quebecoise/anne-emond-nelly-arcan-toutes-les-femmes

[2] GUY, Chantal. « Nelly : spirale vers le néant », dans La Presse, 20 janvier 2017 :
http://www.lapresse.ca/cinema/critiques/201701/20/01-5061418-nelly-spirale-vers-le-neant-12.php

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