Du cantouque à la chanson (2/2)

Du cantouque à la chanson (2/2)

Puisant autant dans la parlure archaïque de nos ancêtres que dans l’oralité vivante du quotidien, la poésie singulière de Gérald Godin, homme de parole tour à tour journaliste, député et ministre, est unique dans le paysage littéraire québécois. Dans une série de deux articles, nous verrons comment cette poésie sonore et colorée trouve encore un écho aujourd’hui. Dans ce dernier texte, nous observerons quelle lecture de l'oeuvre de Godin ont livré certains artistes de la chanson québécoise.

 

Un poète inspiré du réel

Gérald Godin estime que «ce que l’on connaît présentement de la littérature québécoise, c’est sa partie la plus menteuse». Pour lui, «la vraie littérature québécoise, celle qui est témoin de son temps, c’est dans les inédits, les textes refusés, les impubliés qu’on la retrouve». Godin veut faire de la poésie un témoignage vivant qui correspond à la réalité. C'est un poète de l’image sonore qui utilise la langue d’une manière nouvelle. Il cherche le matériau de ses créations comme un documentariste. Godin parcourt les dictionnaires anciens à la recherche de perles rares. Il fouille partout : même des enregistrements lui serviront de matière première. Il écoute et il note ce qu’il entend. Il se sert des archaïsmes comme de mots nouveaux, redécouverts avec joie, regagnés, reconquis.

Gérald Godin joue avec la sonorité et la polysémie. Pour mettre en relief la sonorité des vers, il change parfois la graphie des mots, déforme leur prononciation, crée des effets de contrastes en les inversant et en les remplaçant par d’autres mots qui sonnent de manière semblable. Pour le poète, toutes les oppositions sont bonnes à créer l’effet de contraste. L’assonance unit les vers, tandis que le ton et la langue marquent leur opposition. Souvent, si l’anaphore crée un un rythme régulier, le reste du vers, par sa variation de longueur et de sonorité, vient contrecarrer cet effet.

Plusieurs artistes ont mis en musique cette oeuvre unique, à commencer par son amoureuse, l’auteure compositrice et interprète Pauline Julien, pour qui Godin a été parolier. Ainsi, le poème Cantouque des hypothéqués, écrit en 1962, est devenu la Chanson des hypothéqués sur l’album Licence complète en 1974. Deux ans plus tard, Gérald Godin écrit pour Pauline Julien la chanson Poulapaix, une pièce enregistrée en spectacle. En 1980, il écrit J'pensais jamais que j'pourrais faire ça et Cool que Julien chante sur l’album Fleurs de peau. En 1982, sur l’album Charade, elle interprète Un gars pour moi une autre création de Gérald Godin.

Gérald Godin met en scène des personnages qui vivent la petite histoire du quotidien. Ils incarnent le drame d'un pays à naître dans un décor que l'on connait. Les objets du quotidien, les matelas, les calendriers, la bière, marquent parfois des ruptures de ton, des contrastes, qui imposent à la lecture un va-et-vient du sens, comme le mouvement de la vie auquel Godin se veut fidèle. Mais Godin ne fait pas que nommer cet univers. Il prête sa voix aux personnages qu'il anime par le rythme et les mouvements du poème. Ces personnages simples, ordinaires, familiers, n’ont rien de l’étoffe du héros, mais Godin s’attache à eux. Il chante la «chanson sale des fonds de cour», il décrit les cuisines, les hôtels, les tavernes, les coins de rue, les autobus. Il décrit les Ti-Pit, les Ti-Noir, les Ti-Cul, les Ti-Casse, avec une affection toute particulière. Son oeuvre est un lieu où se croisent vie quotidienne, dénonciation politique et économique, affirmation de l’identité et vision poétique.

 

Une oeuvre inspirante

Vincent Vallières est particulièrement admiratif devant l’oeuvre poétique de Gérald Godin et ne se cache pas d’y avoir puisé son inspiration. Dans la chanson Les parages de l’éternité, avant-dernière pièce de l’album Le repère tranquille (2006), Vallières livre un pastiche de cantouque sur un air dépouillé, à mi-chemin entre le chant et la lecture. La guitare et l’harmonica créent une atmosphère aérienne où seul un bass drum ancre la musique au sol. Vallières est comme en retrait. Empruntant le style et les expressions de Godin, il observe les personnages et dresse un tableau du quotidien à la taverne du coin. 

La chanson « Les parages de l’éternité » de Vincent Vallières ( Le repère tranquille , 2006) est inspirée de l'oeuvre de Gérald Godin (Crédit photo :  www.vincentvallieres.com )

La chanson «Les parages de l’éternité» de Vincent Vallières (Le repère tranquille, 2006) est inspirée de l'oeuvre de Gérald Godin (Crédit photo : www.vincentvallieres.com)

Cet album de Vincent Vallières est réalisé en 2006 par Éric Goulet. Huit ans plus tard, sur des arrangements qui ne sont pas sans rappeler Like a Rolling Stone de Bob Dylan, Goulet adaptera à son tour un important poème de l’oeuvre de Godin. En effet, dans Liberté surveillées, le poète témoigne de la troublante crise d’octobre ’70 pendant laquelle il a été emprisonné. La chanson de Goulet figure sur l’album collectif Légendes d’un peuple (2014).

Bernard Adamus fait sien également cet univers sur l’album Sorel Soviet So What (2015). Le Blues à GG, la pièce d'ouverture, n’est pas un pastiche, mais bien un collage de vers empruntés à Gérald Godin. Adamus puise dans de multiples poèmes, notamment : À MaryC’était un temps, le Cantouque à répondre, le Cantouque de la fin de semaine et le Cantouque du soir. L'auteur compositeur interprète livre une prestation originale, singulière, comme toute son oeuvre d'ailleurs. Il prête sa voix éraillée à ce personnage anonyme que Godin met souvent en scène dans sa poésie. L'interprétation est authentique et bien sentie.

 

Un hommage

L'adaptation musicale s'est poursuivie en parallèle avec d’autres artistes de la scène contemporaine. Trois musiciens de Rimouski, Stéphane Perron (voix, guitare), Patrick-Guy Desjardins (guitare) et Éric Normand (voix, basse), regroupés sous le nom Les pitounes, ont créé, en 2013, un album hommage à Gérald Godin. «Nous trouvions la belle langue orale de Godin propice à la chanson, au folk, et antidote au français internationale qu’on entendait à la radio», écrivent les musiciens. Le projet remonte à l’année 2005, alors que le trio adapte cinq pièces de Godin. Huit ans plus tard, le groupe fait un tri dans les 30 compositions qu'il a à son actif, puis entre en studio pour enregistrer les 11 pistes de l’album Les pitounes chantent Gérald Godin : Chez Harry, Chaleurs, Los Anos Locos, le Cantouque de la veillée québécoise, le Cantouque du soir, le Cantouque de la vie, Absentée, Ulcères, Gages, Coeur d’oiseau ainsi que le Cantouque à répondre. L’album des Pitounes a été enregistré en deux jours avec l’intention «d’épouser la voix du poète à la manière râpeuse et humaine qu’avait Godin de voir et de vivre les choses avec attention, amour et modestie».

Le projet de mise en musique des poèmes de Gérald Godin par Steve Veilleux, le leader du groupe Kaïn, est aussi inusité que singulier. Si la formation pop-rock, dont Veilleux signe la majeure partie des textes, est connue pour ses structures musicales bien établies et ses refrains dont la formule a fait recette, son aventure solo au pays des cantouques est faite de surprises musicales, vocales et rythmiques qui ont de quoi dépayser le public acquis à Kaïn.

Sur l'album T’en souviens-tu encore Godin?, lancé au printemps 2016, Veilleux reprend douze poèmes de Godin datant de 1960 à 1975. Le rythme des cantouques, fait de ruptures, de contrastes et d’irrégularité, brise souvent la forme régulière de la chanson et pose un bon défi au compositeur.

L’instrumentation, le style et les arrangements sont assez éclectiques, allant de la ballade intimiste (À l’absentée) au rock plus révolté de Juin 68. Dans cette chanson, le chanteur laisse entendre Godin qui récite le poème Énumération, capté sur pellicule par Jean-Claude Labrecque lors de la Nuit de la poésie ’70. Veilleux reprend le procédé ailleurs : le Cantouque de la fin de semaine comporte aussi quelques échantillons sonores, essentiellement des bruits qui renvoient au travail du bois. Des racines folk résonnent dans le Cantouque du retour, tandis que le rock habite le Cantouque testamentaire et le Cantouque des hypothéqués, où la distorsion est à l’avant-plan dans les guitares et la voix, donnant un aspect plus grinçant aux poème. Son interprétation de Libertés surveillées est très différente de celle d’Éric Goulet, plus intime, jouant avec le décalage. Notons que Goulet avait réalisé le premier album solo de Steve Veilleux, Les souvenirs qui ne meurent jamais, en 2010.

L’exploration de l'univers poétique de Gérald Godin par Steve Veilleux a nécessité près d'une dizaine de mois de composition et d'ajustements. La déconstruction musicale que Veilleux s'est imposée avec les textes est un exercice assez audacieux en soi, car le chanteur compositeur-interprète sort de ses propres sentiers battus. Les premières maquettes guitare / voix, produites en décembre 2014, étaient très dépouillée, très collées au texte et à leur énergie. Par la suite, pour la réalisation de l'album, Veilleux a fait appel à Davey Gallant, qui avait réalisé les deux premiers disques de Kaïn. Il aura fallu environ un mois d'enregistrement en studio pour en venir aux versions endisquées. Il en résulte des arrangements musicaux assez touffus, parfois en décalage avec les textes.

Plusieurs poètes québécois ont été au coeur d'une mise en musique par des artistes de la chanson. Chloé Ste-Marie l'a fait maintes fois avec des poèmes de Miron, Giguère, Desbiens. Louis-Jean Cormier s'est penché sur L'homme rapaillé de Miron avec deux albums collectifs (2008 et 2010). Thomas Hellman a mis en musique la poésie de Roland Giguère en 2012. 

L’oeuvre de Godin est d’une rare cohésion avec son temps. Sa démarche d’affirmation poétique et politique coïncide avec l’entrée sociale du Québec dans la modernité, au tournant des années 1960-70. Cette prise de parole résonne encore aujourd’hui chez plusieurs artistes qui se reconnaissent dans la singularité de cette oeuvre. Il est à souhaiter que leurs créations musicales permettent de faire connaître l’oeuvre de Gérald Godin à un nouveau public.

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Pierre Bonnard couleur radieuse

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