De la chanson naïve au cantouque (1/2)

De la chanson naïve au cantouque (1/2)

Puisant autant dans la parlure archaïque de nos ancêtres que dans l’oralité vivante du quotidien, la poésie singulière de Gérald Godin, homme de parole tour à tour journaliste, député et ministre, est unique dans le paysage littéraire québécois. Dans une série de deux articles, nous verrons comment cette poésie sonore et colorée trouve encore un écho aujourd’hui. Dans ce premier texte, nous observerons quelques caractéristiques de cette oeuvre originale produite entre 1960 et 1975.

Gérald Godin en 1967 (Photoramme extrait de « Québec ? » de Gilles Groulx).

Gérald Godin en 1967 (Photoramme extrait de «Québec ?» de Gilles Groulx).

Itinéraire

Malgré son implication littéraire et journalistique considérable (éditeur de Parti pris, fondateur de Québec-Presse), et bien qu'il s'agisse d'une voix poétique originale et authentique, le jeune et fougueux député a laissé plus de traces dans la mémoire collective québécoise que le poète des Cantouques. Pourtant, Godin a créé une oeuvre d’une quinzaine de livres dont l’importance est à la fois qualitative et quantitative.

Tout au long de l’oeuvre poétique qu’il développe — à partir des Chansons très naïves, son premier recueil paru à Trois-Rivières en 1960, jusqu’aux derniers «cantouques», un terme qu’il invente pour identifier certains de ses poèmes — le rapport de Godin au langage suit un itinéraire très intéressant. L’idéalisme exprimé par la«naïveté» des premiers écrits se transforme progressivement en lucidité poétique qui se traduit par une forme de «réalisme» dans les cantouques.

 

Le souffle et le cheval

Au départ, plusieurs images et tournures renvoient à l’enfance. L’imaginaire est au premier plan et le rêve apparaît comme une source où puise la parole. La poésie relève parfois même d'un lyrisme épique. Littéralement, des inversions, des répétitions de refrains et de constants jeux de sonorités rappellent de façon plus ou moins lointaine les chansons et ballades des troubadours.  En effet, le poète veut faire entendre ses «chansons naïves» : beaucoup de vers sont rimés, sa parole est déclamatoire., la langue est relativement classique, polie et ciselée. Pour Godin «la poésie est un chant, or qui dit chant ou musique dit ordre, disposition, mise en place, architecture», écrivait-il.

Le poète exprime un désir parfois violent à travers l’image enivrante du vent, symbole de l’esprit et du mouvement, qui fait s’animer les choses et les êtres. Emporté par le souffle de la création, elle-même objet de fierté, le poète, associe souffle créateur et souffle vital. La voie (voix?) poétique emprunte l'image du vent, père spirituel dans lequel se reconnaît le jeune poète, et à travers lequel se projette aussi la quête de la liberté. Dans cette ivresse où le jeune poète amoureux du Monde prend «l’univers à bras le corps / la tête folle de lumière et d’images», «heureux et réuni», il fera enfin «se taire le vent» pour prendre la parole à son tour, tel un fils révolté qui prend la place du père.

L’ivresse fait le pont entre le rêve et la révolte. À l’image fréquente du vent est associée aussi celle du cheval, reliée à l’ivresse dionysiaque et à une certaine volonté de puissance. En effet, c’est quand se marient vent et chevaux que se surgissent l’ivresse et la puissance.

La solitude et la mort — comme chez Villon — sont des thèmes récurrents dans le recueil. S’il s’agit parfois ici de pauvreté, ce ne sera pas tant celle du démuni que celle du dépossédé, du déchu. Sa poésie de Godin est parfois plus intimiste, se centrant sur elle-même comme un monologue intérieur. La parole poétique tient un rôle salvateur en moments de crise, comme si elle était la seule chose à laquelle le poète pouvait se rattacher.

Progressivement, la rêverie et l’imaginaire qui alimentent la «naïveté» sont peu à peu délaissés. Le second recueil de Godin éclate littéralement, alors qu’aucun indice ne le laissait présager ainsi.

 

Le rythme et le joual

En 1962, dans Poèmes et cantos, Godin travaille davantage le rythme de sa poésie et instaure, entre autres, un jeu de tensions dans le langage. À ce moment, l’image du cheval, comme celle du vent, se transposeront dans un mouvement rythmique particulier à Godin : le joual.

La disposition des éléments de sens, produisant le rythme poétique, occupe déjà une place plus importante dans ce second recueil : les sonorités — voyelles, consonnes — sont utilisées d'une façon plus systématique. Même si l'on remarque certains bouts rimés, les vers se démarqueront du recueil précédent en étant moins lyriques et moins traditionnels, un peu plus éclatés.

Il ne s'agit plus de «chansons naïves», mais bien de «poèmes» et de «cantos» beaucoup plus modernes. Les écrits qui composent le second recueil de Godin constituent véritablement les premières ébauches des cantouques à venir. Se voulant plus près du réel que de la rêverie, le poète affirme qu’il veut non pas chanter, mais «inlassablement dire inlassablement raconter» une foule de lieux et de personnages du quotidien, par opposition au premier recueil où l’idéal dominait. On peut alors dire que ces transformations achèvent la genèse des cantouques.

De pied ferme, le poète se sent prêt pour de nouveaux horizons, prêt pour de Nouveaux poèmes (1963) dans l’espace de la parole. L’Autre se transforme alors : le «tu» s’efface au profit du «il», du tiers silencieux, au profit de la forêt de symboles dans laquelle avance le poète en ouvrant les yeux et en tendant l’oreille. À ce moment, c’est plutôt le «beau joual triste faraud» qui occupera l’espace, et avec lui la question surtout individuelle de l’identité.

La parole est au centre d’une profonde transformation. Le poète veut parler haut et fort, il veut que la parole claque au vent comme un étendard auquel on s’identifie. Si la tentation est très forte de se révolter en lançant le cri de guerre joual, cette arme du langage se révèle aussi à deux tranchants : le joual n’est pas une langue, «c’est l’informe», comme l’écrit Gilles Marcotte dans Le temps des poètes ; il reste un cri. Il est la «sémantique du blasphème et de l'injure», le «cri bêlant d'un pays à naître», situation socio-politique dont hérite le poète, bon gré mal gré.

 

Le cri d’un pays à naître

Dans les Cantouques de 1963 et 1967 l’utilisation du joual, illustration de cette révolte et de ce combat, sera systématique. Dans la lignée des publications précédentes, c'est dans le quatrième recueil de Godin que l’expression de la révolte prendra le plus d'ampleur, recueil exclusif à quatorze nouveaux Cantouques, poèmes en langue verte, populaire, et quelquefois française. Godin définit ainsi le cantouque: «dans les chantiers, outil qui sert à trimballer des billots. Ici: poème qui trimballe des sentiments».

Dans ce recueil plus qu'ailleurs, le poète aiguisera la conscience de sa dépossession et de sa «déchéance», entre autres illustrée dans le «Cantouque du soir», où la connotation de la bête est omniprésente, où il exprime la révolte des «chiens que nous sommes», le nous se superposant au je, et l’identité devenant une question collective. Si le cri joual contient une part d’ambiguité, l’identité du poète est, quant à elle, souvent exprimée par la dualité. Cette acceptation de son état par le poète — à travers l’expression bâtarde du joual — confirme son évolution langagière et identitaire.

L’écriture et le rythme des cantouques sont le fruit d’un métissage de plusieurs langues (en majeure partie le français et l'anglais), de différents niveaux de la langue française (archaïsme, anglicisme, joual), des jeux de sonorités, des jeux de mots producteurs de polysémie, de la présence de l'humour et de l'ironie et du contrepoint du «je» individuel et du «je» collectif.

Les cantouques du cinquième recueil, publiés cinq ans après la Crise d'octobre, dans Liberté surveillées, font état d'une nouvelle orientation. L'amour occupera bientôt une plus grande place et le «je» collectif s'individualisera peu à peu. Le joual et l'anglais seront moins présents. Ce seront surtout des québécismes et des expressions populaires qui prendront place dans les vers. Après l’expression des cantouques, la tension ira diminuant au fil des recueils.

Le métissage des langues anglaise et française et l’emploi du joual chez Godin, auront réellement connu leur point culminant dans les cantouques des années soixante et soixante-dix, pour ensuite s'amoindrir, disparaître et revenir partiellement dans le dernier recueil, en 1993. Les titres que Godin a donné à ses recueils sont significatifs de son itinéraire poétique. Ils sont comme des bornes sur le chemin: Chansons très naïves, Poèmes et cantos, Nouveaux poèmes, Cantouques, Sarzènes, Poèmes de route.

À travers cette poésie des années 1960-70, il nous semble trouver un aspect important de l'identité québécoise, d'autant plus que Godin lui-même a voulu s'y consacrer et y a été fidèle toute sa vie, par son engagement politique, culturel ou littéraire. Comme nous le verrons dans le prochain article, cette poésie a une résonance assez forte chez certains auteurs compositeurs interprètes de la chanson québécoise contemporaine.

Toujours loquaces!

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