Des femmes savantes, pourtant critiquées

Des femmes savantes, pourtant critiquées

C’est à l’aide des Éditions Tryptique, en septembre dernier, que Chloé Savoie-Bernard nous présente son deuxième livre et premier recueil de nouvelles Des femmes savantes. Dans celui-ci, l’auteure féministe nous fait spectateurs d’une pluralité de femmes différentes, toutefois semblables : vision pessimiste, mal de vivre, rapport négatif à leur apparence, à leur sexualité, à leurs relations. Cependant, il ne faut pas s’attendre à voir les stéréotypes féminins – et masculins – détruits, critiqués. Ceux-ci sont plutôt régulièrement entretenus dans le recueil. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle utilise son écriture en tant que féministe pour abattre les stéréotypes pesant sur les femmes… mais ce serait alors une soumission par rapport aux normes, à ce qu’on s’attend d’elle, non? Plutôt faire l’inattendue : une critique féminine.

 

On comprend – onespère – que Des femmes savantes présente des rôles féminins traditionnels pour choquer et pour éventuellement critiquer – ce qui malheureusement n’est pas clairement percevable. Stéréotypes de la femme victime, dominée, passive, émotion, objet… la liste est longue. En plus d’être stéréotypées au maximum, toutes les femmes sont présentées sous des traits physiques. On les caractérise – les juge – par rapport à leur apparence : «… t’étais belle, ok, mais t’étais belle cheap, t’étais belle 450, t’étais belle Rive-Sud. […] T’étais arrivée à Montréal trois ans plus tôt, mais t’avais toujours pas compris que t’avais pas le droit d’aimer le fuchsia et le polyester». La passivité et la victimite féminine s’ensuit. Dans la «nouvelle» Liste des choses que je ne ferai plus jamais, le dernier point est «M’attacher à des gens», vraiment? Puis dans la nouvelle Être une chatte : «… des cris, des pleurs – les miens, je ne t’ai jamais vu pleurer mais moi je pleure tout le temps», vraiment? La femme – éternelle victime – dans un recueil se voulant féministe, vraiment? Les normalités féminines traditionnelles présentées auraient pu être pertinentes. Elles auraient pu être discutées et accusées, plutôt que n’être qu’exposées. Si elles avaient comme but de critiquer, de faire passer un message, celui-ci n’est malheureusement ni clair, ni efficace. Et comme si nous n’en avions pas assez du stéréotype de la femme apparence, de la femme victime, nous avons également droit à la femme qui ne vit que pour l’homme. Eh oui.

Dans Des femmes savantes, la figure de l’homme est systématiquement présente — que ce soit derrière une femme stéréotypée ou non, car, oui, deux des quatorze nouvelles en présentent… C’est ce qui est le plus frustrant à propos du recueil : le masculin qui nous accompagne tout au long de notre lecture. Bon, c’est peut-être une critique de l’auteure par rapport à l’omniprésence du patriarcat… mais étant donné le manque de clarté, je ne peux que m'exaspérer devant cette présence injustifiée. Tout ce que les femmes présentées par l’auteure féministe font est par rapport à un homme — sans exception. Celui-ci, tout comme la femme, est présenté sous tous ses rôles traditionnels possibles – l’homme dominant, l’homme esprit, l’homme action. Une des nouvelles des plus troublantes, Retrouvailles, décrit une scène où l’homme prend littéralement le contrôle du corps de la femme. L’homme est dominant et dans l’action, tandis que la femme est passive et soumise : « Mes jambes sont même pas rasées. C’est juste ça? Oui, oui, c’est juste ça. […]  Il lui dit de l’attendre, qu’il revient. Elle hausse les épaules une deuxième fois. Bien sûr qu’elle va l’attendre. […]  Il sort. Revient une dizaine de minutes plus tard, un sac de plastique à la main, dont il sort un paquet de rasoirs multicolores. […] D’un geste précis [elle] élimine la repousse piquante. Et elle chantonne, souriante, Palapalapalapam». L’homme sauve ici la femme en lui achetant des rasoirs, puisque le poil de la femme les empêche clairement de coucher ensemble. Le stéréotype de l’homme supérieur l’emporte. Encore une fois, la banalité avec laquelle l’action est racontée et la presque absurdité de la chose ne peut que traduire une critique. Celle-ci n’est toutefois présente qu’avec une certaine interprétation, ce qui peut facilement trahir le réel propos de l’auteure.

 

En plus d’entretenir les stéréotypes féminins et masculins, Des femmes savantes crache avec assurance sur la libération sexuelle des femmes. En effet, la sexualité est perçue, à travers les personnages féminins, comme négative – elle est synonyme de mal, autant physique que psychologique. L’auteure dresse un portrait précis de la sexualité féminine : aucune femme n’accueille ni n’assume sa sexualité. On a droit à du langage cru, à un nombre infini de «fourrer», mais à aucune femme bien dans sa sexualité : «… si je croque la vie à pleines dents, c’est sans doute que mes envies de crever se calment ou n’existent que dans mes baises. […][Q]uand mon sexe exulte, c’est là que je me sens le plus vivante, oui, il y a quelque chose de pourri dans les lits que je fréquente […], dans les lits où j’écarte les jambes, jusqu’à tant qu’on me chasse, qu’on me bannisse et qu’à moi, on préfère les filles qui fourrent en missionnaire […] qui fourrent sans avoir mal». Outre qu’elle soit un copié-collé du style de Nelly Arcan, la nouvelle Être une chatte présente la sexualité féminine comme étant souffrante. Tout le recueil va également dans ce sens. Malheureusement, encore une fois, cela ne fait que maintenir en vie les idées préconçues par rapport à la sexualité des femmes. Si l’exposition de celles-ci se voulait une façon de les critiquer, alors je suis complètement passée à côté de la dénonciation. En tant que lectrice, je n’ai vu qu’un RCR d’anciens stéréotypes sur la sexualité féminine.

Bref, l’absence absurde de critique féministe, autant implicite qu’explicite, est la raison pour laquelle ma lecture du recueil de nouvelles de Chloé Savoie-Bernard a été pénible. Je veux bien croire que Des femmes savantes est un recueil de nouvelles teinté d’ironie et de critique... Mais est-ce une critique féministe? Ou plutôt, est-ce une critique des femmes? Je me le demande. Ce que je sais par contre, c’est que présenter des stéréotypes féminins, dans un langage trash, avec ironie, ne fait pas du recueil une critique féministe, ni même une critique en général.

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