Je voulais qu'ils se taisent

Je voulais qu'ils se taisent

Tout a commencé quand les policiers sont venus me chercher pour la première fois. J’étais encore à côté des corps de mes parents baignant dans leur propre sang. Un océan rougeâtre sur les tuiles de céramique blanches de la cuisine. Le gros couteau pointu pour couper la viande que ma maman gardait en sécurité au fond du premier tiroir en haut était lui aussi sur le sol à côté d’eux. Ce soir-là, ma maman et mon papa s’étaient disputés… encore. Comme ils le faisaient quand ils n’étaient plus tout à fait eux-mêmes. Je savais que, ce soir-là, ils n’étaient plus tout à fait eux-mêmes parce que mon papa avait passé la soirée à boire dans ses bouteilles brunes et que ma maman avait les yeux rouges et ne sentait pas bon quand elle était venue me border. Je me souviens qu’ils avaient crié très fort et ça m’avait empêché de dormir. J’avais entendu les portes des armoires claquer et de la vaisselle se briser. J’étais fatigué. Je voulais qu’ils se taisent.

Un des policiers m’a pris par l’épaule pour m’amener dans sa voiture. Je ne voulais pas partir. Je regardais les poitrines de mes parents. Je pensais que j’allais les voir se soulever de nouveau, je pensais qu’ils allaient recommencer à respirer. Le policier m’a tiré vers lui un peu plus fort et je n’ai pas eu le choix de le suivre. Même si je n’avais que sept ans, j’ai clairement vu le malaise dans ses yeux bruns. Moi, mes yeux étaient bleus et secs. Les larmes n’avaient pas voulu couler. Le policier n’avait pas su quoi me dire et moi, je n’avais rien à lui dire non plus, alors le trajet jusqu’à ma nouvelle maison, qu’il avait appelée « le centre jeunesse », s’était fait dans le silence le plus complet. Juste avant de partir, il m’avait aidé à me faire un petit sac à dos avec quelques vêtements et ma brosse à dents. J’avais aussi pu amener mon jeu vidéo préféré, celui que mes parents m’avaient offert à Noël… notre dernier Noël ensemble.

Selon les autres, je ne suis pas resté très longtemps au centre jeunesse, de gentils parents ont rapidement voulu de moi. J’avais fait trois longs mois dans cet horrible endroit et j’étais bien content d’en sortir. Avec les barreaux à ma fenêtre, je trouvais que ça ressemblait drôlement aux prisons de mon jeu vidéo. En plus, je ne pouvais même pas y jouer parce que là-bas, les jeux vidéo étaient interdits. Une chance que mes nouveaux parents m’ont permis d’y jouer dans leur maison, même si je voyais dans leur visage qu’ils ne l’aimaient pas, mon jeu. Tant pis, moi, c’était mon préféré. J’aimais ça, jouer un rôle, être dans la peau de quelqu’un d’autre. Je devais appuyer sur les touches de ma manette pour me déplacer dans l’ombre des ruelles et sur le toit des bâtiments. Je devais absolument passer inaperçu.

J’ai fait mon entrée dans ma nouvelle école en plein milieu de l’année scolaire. Comme mes parents adoptifs n’habitaient pas dans la même ville que mes vrais parents, je n’avais pas d’amis. En plus, comme j’étais le petit nouveau qui n’avait même plus de vrais parents, j’ai eu beaucoup de difficultés à me faire d’autres copains. Je restais donc seul aux récréations et je jouais à mon jeu vidéo le soir, le seul moment de la journée où je me sentais bien, où je pouvais faire ce que je voulais. Bien sûr, je devais faire mes devoirs avant de pouvoir allumer ma console, c’était le règlement... mais parfois je racontais un petit mensonge à ma nouvelle maman pour pouvoir jouer dès que je rentrais. Je m’ennuyais de mes parents, les vrais. Ça ne les dérangeait pas que je joue à mon jeu. Eux, ils n’étaient pas aussi sévères que mes nouveaux parents, mes faux parents… Au moins, je n’avais plus à les entendre se chicaner.

Ma nouvelle enseignante était gentille avec moi. Lorsque j’avais des questions, elle prenait le temps d’y répondre avec sa voix toute douce. Parfois, lorsqu’il ne restait que moi dans la classe alors que tous les autres étaient sortis en courant pour aller s’amuser dans la cour d’école au son de la cloche, elle venait me parler. Je pouvais lui parler de presque n’importe quoi, mais si elle me posait des questions sur mes vrais parents ou sur ma vie d’avant leur mort, je devenais silencieux et je ne lui disais plus rien. L’enseignante a dit à ma fausse mère que je me refermais comme une huître, mais je ne sais pas c’est quoi une huître, je n’ai jamais osé le lui demander.

Un jour, des garçons de ma nouvelle école m’ont demandé si je voulais jouer au ballon avec eux. C’était la première fois que des gens voulaient jouer avec moi. On s’est lancé le ballon chacun son tour. J’aimais ça. Au début, ils se parlaient entre eux, mais à un moment donné, l’un d’eux, celui qui semblait toujours décider pour le groupe, m’a demandé : « Ils sont où tes vrais parents ? » Je lui ai répondu qu’ils étaient morts. Je me souviens que j’avais regardé mes orteils en lui donnant ma réponse. Je ne voulais pas en parler. Je lui ai lancé le ballon pour continuer à jouer, mais il l’a laissé rebondir plus loin sans aller le chercher. À la place, il s’est mis à s’avancer vers moi et à m’attaquer avec des questions : « Comment ils sont morts ? Tu les as vus morts ? Est-ce que tu as pleuré beaucoup ? Ça fait quoi de plus voir ses parents ? Est-ce qu’ils sont morts par accident ? Est-ce qu’ils se sont fait tuer ? » Les autres garçons se sont rapprochés de nous. Ils ne parlaient pas, mais je pouvais voir dans leurs yeux qu’ils étaient aussi curieux que leur chef. Je ne voulais pas lui répondre. Je me suis fermé comme une huître même si je ne savais pas encore ce que c’était. Il a quand même continué à me poser ses questions même si je gardais le silence. Je ne voulais pas parler de ça. Je voulais qu’ils se taisent. J’ai pris un élan comme je faisais pour sauter d’un toit à l’autre dans mon jeu vidéo. Sauf que là, j’ai sauté sur le garçon qui me posait toutes ces questions.

Nous avons été vite séparés par les surveillants. Le garçon était mou comme une guenille et il avait besoin d’aide pour se tenir debout. La surveillante l’a pris dans ses bras pour l’amener à l’intérieur. Il saignait du nez, et même si ça ne paraissait pas encore, j’étais sûr qu’il allait avoir un œil au beurre noir le lendemain. C’est toujours ce qui arrive quand deux garçons se battent dans les films. Moi, je n’avais rien, il n’avait pas eu le temps de me frapper. Je l’avais pris par surprise comme je le faisais avec mes cibles dans mon jeu vidéo. La surprise était le seul moyen de gagner. Ses amis n’avaient même pas essayé de m’arrêter, ils avaient juste crié pour attirer l’attention des surveillants.

L’école a appelé mes faux parents et ils sont venus me chercher. J’ai gardé le silence dans la voiture, j’étais encore fâché contre le garçon qui m’avait posé des questions. Une fois arrivée à la maison, ma fausse maman m’a demandé comment je me sentais. Elle m’a dit que je devais m’ouvrir à eux si je voulais qu’ils m’aident. Elle m’a demandé de leur parler. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire par « m’ouvrir », mais je savais une chose : je n’avais pas besoin de leur aide. Pourquoi tout le monde voulait toujours que je parle ? Je n’en avais pas envie, moi, de parler.

Je suis allé jouer à mon jeu vidéo parce que je voulais me changer les idées. Ma fausse maman a essayé de m’en empêcher, mais j’ai allumé ma console quand même et j’ai pris ma manette. Elle a essayé de me l’enlever des mains, mais je l’ai repoussée, puis je l’ai regardée en fronçant les sourcils. Elle est finalement partie et m’a laissé tranquille. J’ai commencé ma partie en choisissant un personnage, celui de l’assassin habillé en noir. Il passait mieux inaperçu. Ensuite, j’ai cliqué sur le petit parchemin en haut de l’écran pour avoir ma mission. Cette fois, je devais aller tuer le roi d’Espagne. Les missions se ressemblaient toujours un peu, on me donnait le nom de la personne que je devais tuer et l’endroit où elle se trouvait. Parfois, c’était un roi, d’autres fois un ministre, mais chaque fois c’était quelqu’un d’important. J’ai cliqué sur le bouton vert de ma manette pour accepter la mission. L’image de l’armurerie est apparue, je devais me choisir une arme. Comme à l’habitude, j’ai choisi le couteau. Dans le jeu, ils appelaient ça un poignard ou une dague, mais pour moi, c’était un couteau.

J’ai commencé ma partie. Je me déplaçais dans les ruelles de la capitale à l’aide des boutons de ma manette. J’entendais mes faux parents se disputer, ils parlaient fort. Je suis entré dans un bâtiment et je suis monté sur le toit. Il y avait moins de chance que je me fasse voir par les gendarmes de la ville là haut. Il fallait que je me concentre, je devais prendre mon élan et sauter à la dernière seconde pour me déplacer de toit en toit. Mes faux parents parlaient encore plus fort. Ils étaient dans la salle à manger, je n’entendais pas tout ce qu’ils se disaient, mais je savais qu’ils parlaient de moi. Ma fausse mère pensait que mon jeu vidéo était trop violent, qu’il avait une mauvaise influence sur moi. Je ne savais pas ce que ce mot voulait dire, mais je ne croyais pas que c’était positif. Mon faux père n’était pas d’accord, il ne pensait pas que mon jeu vidéo avait un rapport avec mon comportement. Mon personnage est passé proche de tomber du toit. Leur dispute me déconcentrait. Je voulais qu’ils parlent moins fort. J’étais de plus en plus proche de mon but. Je voulais planter mon couteau dans le dos du roi d’Espagne. Je voulais voir le mot « victoire » apparaître sur l’écran. Surtout, je ne voulais pas perdre. J’ai entendu ma fausse mère dire que la travailleuse sociale était en route, qu’elle l’avait appelée. Ça m’a rappelé le centre jeunesse, un très mauvais souvenir. Je suis tombé dans la ruelle et le mot « défaite » est apparu sur l’écran en lettres rouges alors que mon assassin était étendu dans une mare de son propre sang. J’ai lancé ma manette sur le plancher. Mes faux parents se chicanaient encore. Je n’en pouvais plus, je voulais qu’ils se taisent.

J’ai décidé de commencer une nouvelle partie. Je me suis rendu dans mon armurerie en longeant les murs pour ne pas me faire voir et en faisant de petits pas silencieux. J’ai ouvert le tiroir doucement, les voix de mes faux parents ont enterré le bruit. Doucement, j’ai saisi mon arme préférée, le long couteau pointu pour couper la viande. J’étais en petit bonhomme derrière le comptoir, écoutant la dispute qui continuait non loin de moi, de l’autre côté de ma cachette. Personne ne savait que j’étais là. Je devais profiter de l’effet de surprise.

J’ai entendu quelqu’un cogner à la porte plusieurs fois. Je n’ai pas répondu. J’ai entendu la porte s’ouvrir. C’était la travailleuse sociale. Elle a poussé un cri en arrivant dans la cuisine, en me voyant à côté des corps de mes faux parents baignant dans leur propre sang. Un océan rougeâtre sur les tuiles de céramique blanches de la cuisine. Leur poitrine ne se soulevait plus, j’avais frappé à la bonne place comme je le faisais dans mon jeu. « Qu’… que… » a bégayé la travailleuse sociale. J’ai hurlé : « Je voulais qu’ils se taisent ! Je voulais qu’ils se taisent ! »

Végénibale

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Le roi du réalisme

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