Le roi du réalisme

En 2018, cinq romans ont été sélectionnés pour le Prix littéraire des collégiens. C’est finalement Royal de Jean-Philippe Baril-Guérard – publié en 2016 par les Éditions de ta mère – qui l’a remporté devant quatre autres compétiteurs de taille. Le Plongeur de Stéphane Larue était lui aussi en nomination pour ce prestigieux prix. Publiée en 2016 chez Le Quartanier, l’autofiction hyperréaliste écrite par ce jeune auteur dresse un portrait tout autre d’une des réalités de la société contemporaine, une réalité complètement opposée à celle qui est dépeinte dans le roman de M. Baril-Guérard. Pour sa part, Le Plongeur nous invite à prendre part à la routine d’un cégépien dans sa prévisibilité la plus pure (avec le manque de motivation et d'argent que cela implique). Cette histoire sans fioritures nous permet ainsi de nous enfoncer dans les méandres de l’inconscient du narrateur. De son côté, Jean-Philippe Baril Guérard nous raconte l’histoire d’un jeune universitaire étudiant en droit à l’Université de Montréal. Dans son milieu où l’apparence est reine, la compétition est féroce. La pression étant trop forte, le personnage principal sombre dans une crise existentielle sans issue autre que l’automédication, l’échec, l’insatisfaction et – même s'il n’en arrive pas là – la mort. À partir de ces résumés, il est facile de constater à quel point les deux protagonistes des romans ne se ressemblent pas. C’est cependant à travers l’analyse de leurs réactions opposées à des stimuli sociaux semblables qu’il sera possible d’établir une comparaison plus que révélatrice. Ces deux œuvres littéraires que tout sépare par leurs propos et leurs sujets différents sont effectivement liées par leur réalisme et leur représentation exacte de deux parcelles antagoniques de la mosaïque sociale du Québec postmoderne. En outre, l’approche de la sociocritique nous permet de comparer les deux romans sur le plan des classes sociales et des formes de pression à la performance qui y sont représentées. Avec la psychocritique, on  arrive plutôt à analyser l’expression de la dépression et les pulsions ressenties par les protagonistes dans leur histoire respective. Il deviendra alors possible d’évaluer lequel des deux romans a le mieux réussi à rejoindre les lecteurs grâce à sa démonstration fidèle et authentique de la réalité.   

Crédit photo : le Quartanier (http://www.lequartanier.com/catalogue/plongeur.htm

Crédit photo : le Quartanier (http://www.lequartanier.com/catalogue/plongeur.htm

Un portrait des classes sociales

En utilisant l’approche de la sociocritique, il est possible de faire l’analyse comparative des deux œuvres en ce qui a trait aux classes sociales qui y sont représentées. Ainsi, nous verrons que la classe moyenne « inférieure » que l’on retrouve dans Le Plongeur est totalement différente de l’élite des professionnels libéraux qui est décrite dans Royal. On retrouve en effet de grandes différences dans leurs préoccupations et leurs habitudes de vie respectives.

D’abord, la portion de la classe moyenne inférieure qui est représentée dans le roman de Stéphane Larue est surtout constituée de salariés du secteur tertiaire marchand, soit une majorité d’individus peu scolarisés qui travaillent dans le domaine de la restauration. Stéphane, Bébert et Greg sont d’ailleurs de parfaits exemples pour représenter cette catégorie. Bien qu’ils appartiennent à des groupes d’âge différents, ils partagent un mode de vie semblable, ce qui ne les empêche pas d’être individuellement uniques et authentiques. Les personnages dans Le Plongeur pratiquent un métier plus physique qu’intellectuel, et comme plusieurs jeunes Québécois, ils ont souvent des postes instables qui font en sorte qu’ils sont souvent en recherche d’emploi. Pour plusieurs d’entre eux, l’argent est une grande préoccupation caractérisée par l'inquiétude d'en manquer, et c’est pourquoi Stéphane enchaîne autant de quarts de travail. C’est admirable de voir à quel point le protagoniste est persévérant et travaillant. Cela a donc été judicieux de la part de l’auteur de mettre l’accent sur ce pan de sa vie étant donné que l’on tend souvent à considérer la nouvelle génération comme paresseuse. Outre cela, l’ambiance sociale qui est dépeinte dans le roman semble authentique et chaleureuse. Les sorties dans les bars après le travail, les amis loyaux, la famille présente : ce sont tous des éléments d’apparence ordinaire qui permettent cependant à Stéphane de s’en sortir et de vaincre sa dépendance. Malgré tout cela, il ne semble pas être conscient de la chance qu’il a, et convoite plutôt celle des riches clients du restaurant où il travaille : « Ils étaient tous beaux et belles. […]. Je me disais que je ne ferais jamais partie de ce monde-là, et qu’aucun d’eux ne s’était jamais retrouvé à quatre pattes les bras dans une trappe à graisse qui déborde ou à frotter des chaudrons jusqu’au milieu de la nuit, la face pleine de miettes gluantes ». Non seulement Stéphane semble mépriser ce qu’il est, mais il va même jusqu’à considérer les gens mieux nantis comme de grandes célébrités inaccessibles. En prenant compte de tout cela, il faut admettre que Stéphane Larue a parfaitement su doser et mélanger ces ingrédients pour former un portrait extrêmement fidèle du milieu de vie d’un travailleur typique.    

Dans Royal, on retrouve plutôt un groupe d’individus dont la priorité est la réputation et la réussite professionnelle. Au lieu des soirées entre amis, les personnages qui appartiennent à l’élite sociale prennent surtout part à des événements mondains qui leur permettent de se faire voir et admirer. Sur ce point, l’auteur a quelque peu exagéré dans la description des participants à ce genre de soirées. Le ton cynique n’était pas un problème, mais de là à sous-entendre que tout le monde est à ce point superficiel… C’est un peu réducteur. On peut toutefois tous se mettre d’accord sur le fait que si, pour ce genre de personnes, l’argent est une préoccupation, ce n’est qu’à cause du désir d’en faire le plus possible. Contrairement aux jeunes étudiants de la classe moyenne qui vivent en appartement, le protagoniste du roman habite toujours chez ses parents en plus d’avoir une nounou pour s’occuper de lui. Qui plus est, le jeune étudiant en droit semble ne pas avoir beaucoup d’amis (pas de vrais, en tout cas), car les autres représentent la compétition, soit le plus gros obstacle à sa réussite scolaire (car les notes = la vie). N’importe quel étudiant ayant fréquenté le milieu privé au primaire ou au secondaire pourrait se reconnaître dans son roman : c’en est presque gênant! On dirait que l’auteur a une sorte de don pour se moquer de « l’élite »  sans que cela puisse froisser qui que ce soit. Peut-être parce que c’est tellement « gros » que cela sonne faux? Quoi qu’il en soit, au sein de cette classe hautement placée dans la pyramide sociale, tout est une question d’apparence : il faut avoir l’air riche, car il faut « transpirer » le succès, surtout, NE PAS AVOIR L’AIR D’UN PERDANT. Pour l’élite, les plus pauvres sont d’ailleurs pratiquement des sous-hommes, de vulgaires prolétaires; il serait honteux d’être associé à eux. Le narrateur le dit d’ailleurs lui-même : « Nous, on est nés sur la montagne, man. (…) L’ascenseur social existe pas. Y’a jamais existé. T’es working class, tu vas être un avocat working class. C’est pas grave en soi, tu te rendras probablement même pas compte de ce que tu manques. Mais toi pis moi [le protagoniste et « nous », lecteurs qui nous reconnaissons à travers ses paroles], on peut pas se contenter du bas de l’échelle. Ça serait un downgrade épouvantable ».

Crédit photo : Les éditions de ta mère (https://www.tamere.org/nos-livres/royal/

Crédit photo : Les éditions de ta mère (https://www.tamere.org/nos-livres/royal/

 

Entre les deux romans, Le Plongeur est celui qui se démarque le plus grâce aux nuances variées et à sa version plus complète de la réalité. Il propose en effet un éventail de personnages qui crée un portrait plus représentatif et moins homogène de la classe moyenne. La plupart des lecteurs pourraient s’identifier à n’importe lequel des personnages du roman et c’est cette universalité qui est remarquable et attrayante dans le roman de Larue. À l’inverse, Royal comporte un exemple unique qui ne peut qu’être appliqué à un certain nombre d’individus qui forment le cercle relativement fermé des étudiants en droit. Le manque de nuances y est également flagrant puisque le protagoniste penche toujours du côté de la négativité et de l’exagération sans jamais reconnaître d’exceptions. C’est pour toutes ces raisons que c’est le roman de Stéphane Larue qui l’emporte en ce qui a trait à la représentation d’une classe particulière de la société, d’autant plus que celle décrite par celui-ci est moins connue des individus qui côtoient le milieu littéraire (ou de ceux qui ont fait des études supérieures).

La pression à la performance

Un autre élément pouvant être analysé en sociocritique est la pression à la performance, un concept soulevé dans les deux œuvres à l’étude. Au sein d’une société néolibérale et capitaliste, il n’est pas rare de sentir cet énorme poids sur ses épaules.

Dans Le Plongeur, c’est le milieu de la plonge qui est excessivement exigeant, car il semble que toutes les opérations d’un restaurant puissent être contrecarrées par un simple problème de lave-vaisselle. Le niveau de difficulté de la tâche d’un plongeur n’est jamais suffisamment reconnu, et Stéphane Larue a fait preuve d’une grande rigueur pour décrire avec exactitude un emploi aussi marginalisé. Tout au long du roman, le protagoniste doit continuer à travailler sans relâche pour rembourser ses dettes et être le parfait contribuable; une angoisse qui touche bien des Québécois, si ce n’est pas pour dire, la totalité de la population active mondiale. S’il n'était pas complètement obsédé par les machines à sous, le problème pourrait s’arrêter là. Cependant, la loterie est le parfait symbole du capitalisme : vouloir que les citoyens travaillent pour payer leurs impôts et prétendre être outré lorsqu’ils jouent le reste de leur salaire alors que l’argent est repris par une société d’État, c’est assez éhonté. La situation est d’autant plus stressante pour le protagoniste : il panique à la simple idée d’être un fardeau pour les autres à cause de ses problèmes d’argent, de relations interpersonnelles et de dépendance. Alors que le dessin est sa seule passion, il se sent finalement obligé d’être à la hauteur des attentes des autres, car son ami Alex (pour qui il doit réaliser le design d’une pochette CD) a trop vanté ses talents. De manière générale, la pression à la performance que l’on retrouve dans le roman vient uniquement du protagoniste et de sa propre impression d’être incapable de combler les attentes des autres : « Ma session de cégep était peut-être à l’eau, mais c’était encore possible de réaliser la pochette du groupe à temps. J’ai pensé à toute la confiance qu’Alex avait mise en moi. Je ne voulais pas le décevoir. […]. Je suis entré dans une rage de dessin ». Le seul reproche qui pourrait être fait au roman de Stéphane Larue est qu’il aurait pu être intéressant de voir le protagoniste contraint à réagir face à une source d’influence extérieure pour avoir une idée des actions qu'il aurait posées s’il avait été explicitement forcé à quelque chose.

Du côté de Royal, c’est surtout l’environnement scolaire qui est très lourd et déplaisant pour le protagoniste. La compétition est incessante et omniprésente : il faut avoir une belle apparence physique, récolter les meilleurs résultats scolaires, avoir la plus jolie petite amie, être le plus riche, etc. Bien que cette réalité ne soit pas aussi « extrême » pour tout le monde, il y a toujours une part de nous qui souhaiterait posséder toutes ces qualités, qui voudrait être la meilleure en tout. L’auteur de Royal vient donc toucher à une corde plus sensible chez les lecteurs. C’est d’ailleurs l’un des points forts de l’œuvre de M. Baril-Guérard : en lisant ce roman, les lecteurs sont plongés dans un contexte qui leur parait éloigné du leur, mais de plus en plus, ils se mettent à reconnaître un ami, un cousin, une sœur, puis tout à coup eux-mêmes, à travers les actions et les commentaires du personnage principal. Même si personne n’ordonne explicitement au protagoniste de se plier à ces règles non écrites, il s’agit d’exigences sociales qui sont imposées par son milieu bourgeois. Le protagoniste est un jeune homme qui n’a rien connu d’autre, qui s’est toujours fait dire qu’il était le meilleur : il est évident que ses attentes envers lui-même sont élevées, mais la pression vient aussi implicitement de la part des autres. Il faut d’ailleurs se rappeler que le cas est différent dans Le Plongeur, où le protagoniste est très longtemps le seul à être au courant de ses problèmes. Dans Royal, les parents du personnage, son cousin Fred, ses collègues de classe de la section A : tout le monde réussit autour de lui, il doit faire la même chose. Dans le cadre du concours pour le Prix littéraire des collégiens, il va de soi que M. Baril-Guérard n’aurait pas pu travailler un meilleur thème que la performance scolaire pour réussir à rejoindre tous ces jeunes pour qui les notes, la Cote R et la Cote Z sont si importantes.

Dans ce cas-ci, il faut par conséquent reconnaître que Royal a atteint sa cible avec la précision d’un démineur. Les thèmes de la pression sociale et de la pression scolaire sont omniprésents dans ce roman qui expose de manière concrète les impacts d’une telle coercition. En plus de la pression que le protagoniste met sur lui-même, on retrouve aussi celle qui vient s’immiscer sournoisement de l’extérieur tandis que Le Plongeur ne se concentre que sur la portion introspective d’une tutelle – de la pression –  auto-imposée par des remords et des perceptions personnelles (qui sont, pour la plupart, propres au personnage et à ses impressions). Pour en revenir au roman de M. Baril-Guérard, il devient alors très intéressant de voir comment cela vient affecter le personnage principal dans plusieurs sphères de sa vie. Dans Le Plongeur, la pression à la performance n’est pas le thème que l’on a voulu mettre de l’avant et c’est pourquoi il serait impossible que ce roman l’emporte par rapport à ceci.

Les pulsions et ses formes multiples

En psychocritique, l’analyse des pulsions est toujours un choix évident à faire lorsque l’on veut comprendre ce qui motive les processus mentaux des personnages. Dans Le Plongeur, les pulsions de jeu qui l’emportent généralement sur le surmoi du protagoniste surviennent normalement en réponse à un événement contrariant. Conscient des conséquences que le jeu peut avoir sur lui, Stéphane accepte le sort qui risque de lui advenir et contribue indirectement et sans réellement le vouloir à sa propre perte (financière, entre autres). On pourrait donc considérer ses pulsions de jeu comme des pulsions d’autodestruction, sans compter ses poussées d’angoisse et ses élans d’euphorie. Aussi, lorsqu’il met brusquement fin à son rendez-vous avec Jade et qu’il termine au bar assis devant une machine, on comprend rapidement qu’il est question d’autosabotage, et donc d’autodestruction. Dans le même ordre d’idées, Stéphane éprouve parfois des envies de disparaître qu’il exprime verbalement. Il sous-entend alors qu’il en a assez de sa propre vie, de subir tant d’échecs (avec ses cours, avec son colocataire, avec les filles, avec le jeu, etc.). Il mentionne d’ailleurs parfois son désir de changer de place avec quelqu’un d’autre – n’importe qui d’autre – tellement ses problèmes lui semblent insurmontables : « J’ai repéré un gars de mon âge, seize ans, pas plus. (…) Ce gars-là n’aurait pas à endurer le chantage émotif des fins de soirées qui n’en finissaient plus de tourner au vinaigre. (…) Ce gars-là finirait de réviser ses notes de maître de jeu sans anxiété, il jouerait toute la nuit avec ses amis, il aurait du fun, plus de fun que je n’en avais eu dans les six derniers mois. Ce jour-là, j’aurais donné cher pour changer de place avec lui ». Même si cet étranger est décrit de façon à ce qu’il nous apparaisse comme une personne à part que l’on devrait presque mépriser, le personnage de Stéphane ne peut s’empêcher de l’envier tant il se sent mal.  Pour en terminer avec les pulsions de destruction, il serait également pertinent de mentionner que le personnage de Stéphane en ressent également à l’égard des autres, par exemple, lorsqu’il est pris d’un excès de violence envers Carl (son collègue de travail incompétent) après que ce dernier l’ait insulté. Dans des cas comme celui-là, ses réactions reflètent son écœurement généralisé quant à sa situation (et probablement à sa vie entière).  Une fois mises ensemble, les pulsions énumérées précédemment donnent le privilège au lecteur de prendre connaissance d'une facette cachée du personnage de Stéphane, une facette dont il n’est lui-même pas conscient. Stéphane Larue a donc été en mesure de dresser un portrait complet du protagoniste en décrivant ses diverses actions involontaires.

            Du côté de Royal, les pulsions du personnage principal sont – pour la plupart –  synonymes de l’expression de sa rage et de son désarroi (lorsque son GPA est insatisfaisant, par exemple). Le roman de Jean-Philippe Baril-Guérard se démarque d’ailleurs par la manière crue de décrire les pulsions sexuelles du protagoniste, pulsions qui cachent son besoin de dominer et de reprendre le contrôle qu’il n’a pas sur sa propre vie. Les manifestations de l’affect, très nombreuses et explicites, sont quant à elles exprimées sous forme de périodes de déprime extrême. En outre, il se met régulièrement à pleurer seul alors qu’il est en voiture, et s’enfonce parfois dans de longs monologues intérieurs pour blâmer l’Univers. De plus, le personnage principal est parfois pris d’élans de colère qui semblent complètement exagérés selon le contexte, par exemple, lorsqu’il s’est montré plus qu’odieux envers sa nounou qui avait lavé la chemise qu’il voulait porter. Bien que, de l’extérieur, il n’avait l’air que d’un bébé gâté qui n’avait pas eu ce qu’il voulait, sa crise cachait une plus grande préoccupation : pas de chemise = pas de bonne première impression = pas de stage = pas d’emploi respectable = échec monumental (la bonne vieille pente fatale!). De façon plus subtile, le protagoniste sublime également ses pulsions par le sport et s’adonne à des sessions intensives d’exercices physiques. Son désir de se faire mal reflète alors son désir de s’autodétruire, ce qui fait changement de ses habituels excès de colère ou de tristesse. Par ailleurs, le problème avec Royal résidait justement dans la prévisibilité des pulsions du protagoniste : il disait qu’il était en colère, il agissait comme tel; il disait qu’il était triste, il agissait comme n’importe quelle personne triste.

Par rapport aux pulsions, c’est donc Stéphane Larue avec Le Plongeur qui est parvenu à en intégrer le plus efficacement (et sous plusieurs formes différentes) dans son roman où le protagoniste ressent autant d’incontrôlables envies de jouer que de pulsions de morts, de désir de disparaître ou de volonté de destruction. Ces pulsions sont nombreuses, répétitives, mais jamais de trop (au contraire!) : c’est grâce à cela que le lecteur parvient à se sentir lui aussi piégé dans le même cercle vicieux. À chaque fois, les élans viscéraux du personnage interviennent dans la spontanéité des événements. Ils viennent le surprendre alors que les lecteurs se sont, eux, habitués à de telles réactions venant de sa part. Il devient dès lors fascinant (et facile pour le lecteur) d’analyser la psychologie du personnage. On ne peut toutefois malheureusement pas en dire autant de Royal où les pulsions du personnage, lorsqu’elles sont exprimées, sont trop « évidentes » et trop « conscientes » (alors que les pulsions ne sont pas censées l’être). Bref, dans ce dernier roman, le protagoniste rationalise trop ses décisions et sa façon de penser pour que son histoire reste émotionnellement captivante.

Expression de la dépression

Autant dans Le Plongeur que dans Royal, les personnages principaux vivent tous les deux une sorte de dépression (dans le sens d’« état mental général » et non de « condition médicale ou pathologie ») qu’ils expriment cependant de deux façons totalement différentes. Dans le premier roman, le personnage de Stéphane met les autres sur un piédestal alors qu’il se rabaisse lui-même constamment. C’est une réaction banale qui est pourtant parfaitement logique, mais pour une raison obscure, Stéphane Larue a su donner l’impression que le « cas » de son personnage était particulièrement problématique et – on pourrait aller jusqu’à dire – triste. En côtoyant Bonnie qui est une « vraie de vraie » amatrice de métal, Greg qui est ultra populaire, Nick son collègue charismatique et Bébert qui excelle dans son travail, le personnage de Stéphane croit à tort qu’il ne vaut pas autant qu’eux. Avec des hauts et des bas comme dans une montagne russe, son existence est parfaitement réaliste dans son inconstance.  Dans ses « bons jours », il semble plus à l'écoute de son « surmoi » et recommence à dessiner, se lève plus tôt, fait l’épicerie, etc. Un seul petit accrochage peut toutefois faire en sorte qu’il se remette à jouer compulsivement ou à boire tout aussi compulsivement pour tenter d’oublier sa dépendance. À chaque rechute, le lecteur peut lui aussi se sentir lassé et découragé, et l’empathie que l’on peut ressentir à l’égard de Stéphane ne s’en fait que plus grande. Sinon, le protagoniste sublime son problème de jeu par l’art (le dessin, plus spécifiquement) lorsqu’il n’est pas en train de nier ou mentir à son entourage pour se convaincre lui-même qu’il n’y a aucun problème dans sa vie. Au contraire, il est même hanté dans ses rêves par la peur que son entourage se rende compte de ses problèmes d’argent. C’est donc surtout par l’évitement et la procrastination qu’il tente de naviguer à travers sa dépression. Bien qu’il travaille sans relâche à laver la vaisselle du restaurant avec l’efficacité d’une machine (sans les problèmes techniques qu’une machine peut avoir), il s’agit quand même d'un moyen d’oublier ses problèmes, car il ne veut pas y faire face directement. Bref, Stéphane Larue a su illustrer une image très juste de la dépression, sans fioritures et sans sensationnalisme : une forme de dépression très subtile (Stéphane ne réalise même pas lui-même qu’il en est atteint), mais bien présente.  

            Le cas du protagoniste de Royal est quant à lui presque diamétralement opposé à celui de Stéphane. En effet, l’étudiant en droit se dit supérieur à tout le monde alors qu’au plus profond de lui, il déteste en réalité qui il est (ex. : voir comment il traite sa copine, sa nounou, son collègue homosexuel, la fille indépendantiste, le joueur de football, sa psychologue, etc.). Pour ainsi dire, la haine qu’il éprouve envers les autres reflète la haine qu’il ressent pour lui-même. Comme il s’agit d’une réaction à laquelle on peut s’attendre de la part d’un personnage aussi hautain, il est clair que ce n’est pas avec cet élément que M. Baril-Guérard a révolutionné le monde de la littérature (la preuve, c’est que quand on lit, on a l’image d’un Drago Malfoy suicidaire en tête!). Aussi, le désir que le personnage a de mettre fin à ses jours est concrètement exprimé, et ce, peut-être trop tôt dans le roman. Une réflexion plus graduelle aurait pu être plus réaliste, mais très rapidement, le personnage a su exprimer son état avec exactitude : « Tout ça dans l’histoire du monde c’est rien! C’est rien! C’est un battement de paupière, pis on a l’impression que c’est gigantesque! (…) Plus je panique sur les petites affaires, plus j’ai le goût de me tuer, pis plus j’ai le goût de me tuer, plus je panique sur les petites affaires! (…) Je suis malade mental! Je laisse trop d’affaires me rendre complètement fou pis me donner le vertige, pis c’est ça qui va me tuer (…) ». Le caractère explicite et rationalisé de cette envie est d’ailleurs assez déstabilisant. Il sait pertinemment qu’il exagère dans ses propos et que les conclusions qu’il en tire sont illogiques – il reconnait lui-même qu’il n’est rien à l’échelle de l’univers –, mais il ne supporte pas l’idée de continuer à vivre autant de souffrance inutile.  Les multiples mentions d’un suicide éventuel, l’achat d’un exit bag, de longues réflexions sur l’absurdité de la vie : le protagoniste est très loquace quand il exprime qu’il est malheureux, mais il veut à la fois qu’il éprouve un certain détachement à l’égard de sa situation – peut-être pour se montrer plus fort –. Cela a pour effet de le rendre moins attachant. Alors qu’il vit consciemment sa dépression, il utilise pour sa part le déni pour montrer aux autres que tout va bien et qu’il est au-dessus de ses affaires. Même s’il sait très bien qu’il a un problème, il rejette la faute sur la société au lieu d’essayer de changer les choses, et cela fait hésiter le lecteur entre haïr le personnage ou avoir pitié de lui. Pour dire vrai, la seule solution qu’il a trouvée pour remédier à sa situation est l’automédication. Prendre une pilule magique pour être heureux et pour travailler mieux : ça pourrait d’ailleurs être assez insultant pour quelqu’un de « sérieux » qui se serait fait prescrire des antidépresseurs.

            Pour de nombreuses raisons, c’est encore une fois Le Plongeur qui semble avoir fait le meilleur travail en illustrant avec justesse cet état à la limite de la maladie mentale. La « dépression » de Stéphane est effectivement plus subtile, implicite et graduelle que celle du protagoniste de Royal. Dans ce dernier roman, on retrouve un individu qui veut se suicider sans vraiment réfléchir aux autres options. Celui-ci demeure toujours constant dans son idée sans jamais ressentir quoi que ce soit d’autre. Bien que le côté très rationnel et logique du personnage soit original, cela ne laisse aucunement place aux nuances et à l’interprétation. Ce n’est pas un problème que le protagoniste soit défaitiste et qu’il abandonne pour une raison qui semble anodine pour certains. C’est le fait qu’il rejette la faute sur n’importe qui/quoi d’autre que lui-même qui le rend absolument détestable. Dans Le Plongeur, le personnage principal n’en vient jamais à vouloir se pendre ou se jeter en bas d’un pont (ou du moins à l’exprimer ainsi). Il n’est même pas vraiment question de suicide. C’est une dépression beaucoup plus « active », moins introspective; une dépression qu’on ne « voit » pas, mais qui existe.  

En conclusion, avec ses antihéros terre-à-terre et attachants, le Plongeur est le roman qui a su brosser le meilleur tableau de la réalité des jeunes de notre génération. En plus de représenter parfaitement les hauts et les bas de l’existence d’un cégépien ordinaire aux prises avec un problème de jeu compulsif, la fin du roman sous-entend une fin heureuse sans prétendre que le personnage n’aura plus jamais à vivre d’épreuves difficiles. Finalement, même si Royal contenait le parfait mélange de cynisme et de références contemporaines pour en faire un roman auquel tout jeune lecteur pourrait s’identifier, c’est Le Plongeur – avec ses descriptions nombreuses (mais jamais redondantes!), rigoureuses et évocatrices – qui devrait être couronné champion, car il s’agit d’une œuvre accessible à travers laquelle n’importe qui peut se reconnaître. Bref, Stéphane Larue a brillamment su donner une voix à une classe « ouvrière »  qui n’est pas souvent représentée dans le monde de la fiction littéraire. Donner une voix, c’est entre autres à cela que servent l’écriture et la littérature. D’ailleurs, c’est un désir que l’on a également pu ressentir chez chacun des auteurs des autres romans sélectionnés pour le prix littéraire des collégiens. Par exemple, au-delà d’avoir couché sur papier une expérience personnelle traumatique, Abla Farhoud, avec son roman Au Grand Soleil cachez vos filles, aurait aussi bien pu s’exprimer au nom de nombreuses femmes libanaises qui, comme elle, ont connu la phallocratie oppressante de leur pays d’origine.

Je voulais qu'ils se taisent

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