Hier

            Le soleil… Tu t’y attendais. Ça fait une heure que tu gardes les yeux fermés. T’étais bien. Trop bien. Ç'a beau être samedi, tu dois quand même te lever. Ta tête est lourde, tu as déjà hâte à demain même s’il ne se passe presque rien dans ta vie. Tes côtes te font mal. Tu devrais songer à changer de matelas. Tu te diriges vers la salle de bain, une douche froide devrait te faire du bien. L’eau glacée te coule dessus. Tu ne ressens rien. Tu penses. Pourquoi…? Comment…? Quand…? Ces questions te tournent dans la tête, t’étourdissent. Tu sors de la douche. Ce n’était pas une si bonne idée finalement.

 

 

            Tu te retrouves dans ta cuisine. C’est la première fois depuis trois ans que tu fais ton propre déjeuner. C’est comme faire du vélo, ça ne s’oublie pas. Tu réussis à te faire quelque chose de suffisamment nourrissant pour survivre jusqu’au prochain repas. Tu savoures en feuilletant le journal. À la une : « Meurtre sanglant dans la famille Rousseau : Le père reconnu coupable ». Un frisson de terreur te traverse le corps. Tu détestes entendre ces histoires-là. Tu déchires et jettes le journal à la poubelle. De toute manière, tu vas ouvrir la télévision pour regarder les nouvelles après avoir mangé.

 

 

 

            Tu te sens mal d’avoir jeté le journal. La planète se meurt et toi, parce que quelque chose te choque, tu empires son sort. Tu as peur. L’idée que tout a une fin te tourmente. Tu voudrais pouvoir vivre toute ta vie là, maintenant sans aucune restriction. Tu te sens libre. Tu déposes ton assiette sur le comptoir. Tu vas la laver plus tard. Ou peut-être demain. Tu décides de t’habiller. T’as pas prévu sortir, mais on sait jamais. Le garde-robe déborde, mais il n’y a presque rien à toi. Tu trouves une chemise et une vieille paire de jeans.

 

            Ta maison est grande. Tu ne l’avais jamais vraiment remarqué. C’est plutôt rare que tu passes tes journées encabané. Tu redescends dans la cuisine, la lumière inonde toutes les pièces. C’est trop blanc. Tu fermes les rideaux et allumes les lumières. Le salon t’attend. Tu te places sur ta causeuse et allumes la télé. Pierre Bruneau parle d’un drame aux États-Unis. Un autre attentat a fait plusieurs blessés. Tu ne t’en fais pas trop. De toute manière, il y en a chaque jour ces temps-ci.

 

            Ta causeuse est confortable. C’est dommage que tu doives t’en débarrasser. Elle est tachée à vie. Toi et tes drôles d’idées. Tu penses. Tu te sens réellement libre. C’est étrange. Comme si tu ne l’avais jamais été. Pourtant, presque rien n’a changé depuis hier. Ton cellulaire sonne. C’est Charles. Tu décides de ne pas répondre. Au pire, si c’est important, il te rappellera.

            Tu te lèves. Tu retournes dans la cuisine, tu as soif. Tu ouvres le robinet et attends que l’eau refroidisse. Seules les paroles du journaliste comblent le vide de ta grande maison. Rien d’autre. Tu aurais bien pu ne pas avoir de meubles que ça n’aurait jamais été aussi vide. Tu fermes le robinet sans même avoir rempli ton verre. Tu te retournes rapidement en direction du salon et ton verre fracasse le sol. Tu ne bouges pas. Un frisson glacial passe et te transperce le corps comme la foudre. Tu restes là, à fixer ta causeuse pendant un bon moment. Tu ne comprends pas. Tu ne veux pas comprendre.

 

            Tu ramasses rapidement les morceaux de verre au sol. Tu te coupes au passage. Ton sang te paraît foncé. Plus foncé que la couleur du sang en général. Tu te demandes si ça peut être lié à une maladie quelconque. Tu te dis que la vie est courte, qu’il ne faut pas la gaspiller. Dès que tu auras le courage, tu prendras un rendez-vous avec ton médecin. Tu jettes les morceaux de verre et te diriges vers ta pharmacie. Tu trouves la bouteille d’alcool à friction et en appliques sur ta plaie. Tu penses au fait que si ça, ça te fait mal, la mort doit être atroce. T’as beau faire n’importe quoi dans la vie, la dernière chose que tu ressens avant de mourir, c’est de la souffrance.

 

            Tu retournes dans le salon. Les paroles du commentateur de nouvelles remplissent la maison. Tout autour de toi est en suspens, sauf lui. Le temps s’écoule, les paroles du commentateur flottent, et toi, tu es figé. Hypnotisé, tu n’écoutes même pas la télé. Tu sais que quelque chose ne va pas. Tu le sais. Quelque chose va arriver et tout va dégringoler. Tu ne peux pas seulement l’imaginer. Tu le sens. Tu éloignes ces pensées. Tout va bien aller. Tu t’inquiètes pour rien.

 

            Quelqu’un cogne à la porte. Une sueur froide perle sur ton front. Tu n’es pas prêt. Tu ouvres les rideaux et t’approches de la porte. Ça recogne. Tu respires un grand coup. Tu ouvres la porte. C’est Charles : « Hey, j’t’ai appelé tantôt. Pourquoi t’as pas répondu? » Si tu avais répondu, il ne serait jamais venu. « T’as-tu couru coudonc? T’es en sueur. Ça va pas? » Tu dois le garder dehors. « J’suis venu chercher les restants de peinture que je t’avais passés. » Tu restes au plein milieu du cadre de porte. Il ne passera pas. « Tu bouges? J’vais les chercher moi-même si tu le fais pas. » Tu ne veux pas qu’il rentre, mais si tu vas chercher ce qu’il veut, il va rentrer. Si tu n’y vas pas, il rentre aussi. « C’est ben calme. Bon, laisse-moi entrer, là. » Tu le laisses passer et te diriges rapidement vers le sous-sol… En souhaitant qu’il ne remarque rien. Tu attrapes les trois pots presque vides et remontes. Tu entends courir et la porte se referme dans un grand fracas.

 

 

Il sait.

 

            C’est fini. Tu es fini. Plus rien ne t’importe. Ta vie est tracée maintenant. Tu fermes la télévision. Tu t’assois et pleures. Tu n’aurais jamais dû faire ça. Tu vas finir en prison. Tu vas te faire tuer là-bas. Tu ne pleures pas pour ce que tu as fait, non. Tu pleures parce que, dès maintenant, tu es mort.

 

 

            Ça cogne encore. Tu ne réponds pas. Tu as peur. « Police, ouvrez! » Tu restes assis sur la causeuse. « Ouvrez! ... Je défonce dans trois. » Tu regardes la porte. « Deux. » Elle va te manquer finalement. « Un. » Tu te lèves. La porte claque sur le mur du corridor. Tu es là devant trois policiers qui pointent leur fusil dans ta direction. « Mains en l’air! » Tu obéis. « Vous êtes en état d’arrestation… » Tu les regardes attentivement. Tu graves leur visage dans ta tête. Tu veux voir leur visage lorsque tu repenseras à ce moment. « Vous pouvez garder le silence. » Tu trouves tout ça presque drôle. « Tout ce que vous direz pourra être utilisé contre vous. » Le premier te met les menottes, les deux autres ont toujours leur fusil pointé sur toi. Tu regardes une dernière fois ta femme gisant sur la causeuse. Ses yeux toujours grands ouverts et remplis de terreur. Le sang séché au bord de ses lèvres. Son corps imprégné d’ecchymoses.

 

Elle le méritait.

Le roi du réalisme

Le roi du réalisme

"Che"inquante ans de mythomanie

"Che"inquante ans de mythomanie