"Che"inquante ans de mythomanie

"Che"inquante ans de mythomanie

Jadis, les humains appartenant aux civilisations antiques avaient recours à leur imagination pour inventer des histoires qui servaient à expliquer ce que la science de l'époque était incapable de théoriser. Ces mêmes histoires, qui ont su survivre en dominant l'imagination collective de plusieurs générations d'hommes et de femmes à travers le monde, tapissent encore les rêves qui servent d'inspiration pour plusieurs artistes d'aujourd'hui. Ces affabulations connues de tous, de près ou de loin, portent le nom de « mythes ». De nos jours, même si plusieurs personnes restent sceptiques lorsque le mot « mythe » est utilisé, il ne faut pas oublier qu'il peut aussi être employé pour désigner certaines figures emblématiques de la société contemporaine. Société contemporaine qui est critiquée par plusieurs et pour toutes sortes de raisons. Cela peut être dû au constat fait par certaines personnes qui ont conscience des inégalités sociales sur les plans politique et économique. Certains d'entre eux sont même prêts à aller jusqu'à prendre les armes afin de défendre leurs convictions dans une révolution. La révolution, dont l'un des symboles les plus connus et reconnus reste le célèbre Ernesto Guevara, dit le Che. Cet homme dont l'image a fait le tour du monde grâce à la photo du photographe cubain Alberto Korda, qui s'intitule Guerrillero Heroico. Cette photo même qui a transformé l'homme qu'était Ernesto Guevara en symbole pour illustrer le mythe de la révolution qui est encore bien présent dans notre société.

L’homme derrière le symbole

         Né le 14 juin 1928, Ernesto Guevara grandit au sein d’une famille bourgeoise à Rosario en Argentine. Il entame des études en médecine qu’il ne finit qu’en 1953 après être revenu de son périple de sept mois à travers l’Amérique latine. Ce voyage est souvent présenté comme étant le voyage qui l’a aidé à forger ses idées révolutionnaires puisque c'est pendant celui-ci qu'il a été, pour la première fois, mis en contact direct avec les inégalités sociales. Après être devenu médecin, il décide de délaisser la carrière prospère que l'Argentine lui promet et déménage au Guatemala.

Fidel, Raúl Castro et Che Guevara - Photographie prise à Cuba par Osvaldo Salas.

Fidel, Raúl Castro et Che Guevara - Photographie prise à Cuba par Osvaldo Salas.

         Plus tard, alors qu'il est réfugié à Mexico, il fait la rencontre de deux Cubains : les célèbres frères Castro. Ces derniers se sont donnés comme mission de mener leur île, Cuba, à la révolution. Guevara les aide à parvenir à leurs fins puisqu'il fait partie de ceux qui ont participé à la chute du régime Batista survenue en janvier 1959. Dans l'année qui suit l'accomplissement de la révolution cubaine, le nouveau gouvernement cubain proclame Che Guevara  « citoyen cubain de naissance » pour le remercier de son implication au sein de la révolte. À partir de ce moment, l'ancien Argentin est absorbé par sa réflexion de la révolution et décide de théoriser son expérience de l'époque durant laquelle il se cachait dans la Sierra Maestra[1] avec les autres révolutionnaires. Il caresse le rêve d'exporter ses idées dans les autres pays et son fantasme est d'être à la tête d'un réseau de sociétés révolutionnaires.            

            Cependant, en décembre 1964, il communique avec l'Organisation des Nations unies (ONU) et accuse Cuba de se servir d'impérialisme. C'est sans que l'on sache si, oui ou non, il a rompu les ponts avec Fidel Castro que le Che décide de poursuivre ses aspirations révolutionnaires à travers le monde. Il tente d'implanter une révolution dans l'ancien Congo belge[2] et en Bolivie, mais échoue et se fait capturer et exécuter par un sous-officier de l'armée bolivienne en 1968. Son corps est exposé dans la buanderie d'un hôpital et des centaines de personnes se déplacent pour venir le voir. Castro, après avoir reconnu la mort de son ancien compagnon, annonce publiquement que Cuba va vivre trois jours de deuil national.

Exposition du corps de Che Guevara - Photographie prise le 10 octobre 1967 par un agent de la CIA.

Exposition du corps de Che Guevara - Photographie prise le 10 octobre 1967 par un agent de la CIA.

         Ce n'est qu'en 1995 que sa dépouille retourne à Cuba après qu'un général bolivien avoue au New York Times que ce qui restait du grand révolutionnaire qu'avait été le Che gisait sous la piste d'aviation de Vallegrande. Ernesto Guevara repose aujourd'hui dans la ville de Santa-Clara où est érigé un complexe funéraire : le mausolée de Che Guevara.

L'humain, source d'échec constant

            Vraisemblablement, les idées révolutionnaires sont souvent présentées comme étant les objets d'une évolution sociale et politique qui sert à délivrer le peuple d'une oppression quelconque. Il ne suffit qu'à songer à la Révolution française (1789-1799) qui a libéré la France de la monarchie ou à la Révolution tranquille (1960-1970) qui a permis au Québec, dans un sens, de devenir maître chez lui après la mort de Duplessis et la Grande Noirceur (1944-1959).

           Selon les écrits de Jack A. Goldston, « [l'existence] de révolutions — c'est-à-dire d'attaques contre les institutions gouvernementales menées à bien par les masses populaires et débouchant sur de nouvelles institutions gouvernementales (et parfois aussi sur une nouvelle organisation économique et sociale) — est presque aussi ancienne que l'histoire elle-même. Un long récit de la fin du règne du pharaon Pépi II en Égypte, écrit par un scribe vers 2100 avant J.C., décrit clairement une révolution sociale. Des groupes populaires envahissent le palais, attaquent les représentants de l'autorité et s'en prennent aux riches et aux puissants. [...] [La révolution] permit peut-être de châtier ou d'avertir les puissants, mais n'engendra pas de changement stable. »[3] Il est donc possible de comprendre que personne n'a vraiment inventé la révolution puisqu'elle n'est que le reflet d'un désir de renouveau. Un désir qui se justifie, mais qui n'a jamais su conserver un climat politique de nature stable.  

            Malheureusement, les humains sont en mesure de vouloir un renouvellement politique ou social lorsqu'ils réalisent les inégalités et, grâce à leur colère, ils parviennent à renverser l'ordre qui était en place, mais, une fois la frustration passée, ils perdent l'envie de s'occuper de ce qui leur paraît comme étant ennuyeux. Ils délaissent le pouvoir politique qu'ils avaient acquis, qu'ils devaient conserver. Ensuite, le cycle du mécontentement continue et l'humain finit par se lasser du nouveau désordre qu'il a lui-même établi par son désintérêt et décide de se révolter à nouveau, mais, encore une fois, il ne prend pas la peine de se soucier de ce qui doit arriver après la révolution. La plus grande lacune de la révolution, c'est d'être un produit humain avec une obsolescence programmée.

          En effet, ce que les humains aiment de la révolution, c'est le rêve du renouveau qu'elle trimbale avec elle. Pourtant, ils ne sont pas capables de fournir les efforts nécessaires à la conservation et à l'utilisation de la liberté qu'ils désirent si ardemment. C'est dans ce sens que l'échec de la révolution est « programmée » puisqu'elle est continuellement condamnée à la déception à perpétuité si l'homme est incapable de prendre correctement soin de son futur. Dans un sens, c'est un peu ce que prouve Ernesto Guevara par son départ de Cuba. Ce qui est intéressant dans la révolution, c'est le rêve du renouveau, mais, une fois que la révolution est terminée, le rêve s'estompe et la réalité reprend sa place. C'est ce qu'a compris le Che après la révolution cubaine et, pour continuer de vivre dans l'euphorie de l'espoir de créer un nouveau monde, il tente d’amener la révolte dans d'autres pays du monde. Un projet qui a malheureusement échoué puisqu'il trouve la mort avant de pouvoir le réaliser.

 Emblème de la révolution pour notre inconscient collectif

               La genèse du mythe entourant Ernesto Guevara commence à voir le jour dès le décès de ce dernier. Des habitants de l'Amérique latine se représentent le Che comme étant un martyr à cause de la brutalité de sa mort. En Bolivie, là où Guevara trouve la mort, après avoir échoué sa révolution, les gens en font une sorte de saint et inventent des légendes telles que San Ernesto de La Higuera et El Cristo de Vallegrande, qui s'inspirent des photographies qui le représentent avec les yeux ouverts vers le ciel. Les photos de sa dépouille font le tour du monde et sa mort lui permet de garder une jeunesse éternelle. Les images, qui le représentent, ont donc servi à forger un début de mythe. Elles inspirent plusieurs révolutionnaires, partout dans le monde, qui, eux aussi, revendiquent plus de liberté et d'égalité. Des individus du monde entier, principalement des jeunes conscients des lacunes sociales et désireux de renouveau, vont commencer à idolâtrer le Che, qui est plus vu comme étant un symbole de révolution et de libre expression qu'un rêveur décédé qui a terminé sa vie sans pouvoir réaliser ses aspirations. Dans sa bande dessinée Paul au parc [4], Michel Rabagliati illustre bien la grande portée de l'image du Che puisqu'on peut remarquer sa présence dans la maison d'un des personnages du livre. Il est évident que ce personnage québécois des années 1970 n'a aucun lien avec la révolution cubaine et qu'il n'y a rien qui le relie, de près ou de loin avec Ernesto Guevara. Néanmoins, ce personnage a une affiche illustrant le visage du Che chez lui. Ce dernier fait peut s'expliquer par un autre : celui selon lequel ce personnage, en observant son affiche, s'illustre le révolutionnaire cubain comme étant engagé (grâce à l'étoile sur son béret qui représente le communisme) et négligeant de sa personne (à cause de ses cheveux atypiques et de sa barbe imposante). Par l'illustration de son affiche, le personnage créé par Michel Rabagliati, qui est lui-même un jeune révolutionnaire, idéalise l'homme qu'a été Che Guevara puisqu'il

Illustration du livre Paul au parc (2011) de Michel Rabagliati.

Illustration du livre Paul au parc (2011) de Michel Rabagliati.

demande aussi la révolution. Par contre, il n'est pas question de la révolution cubaine, mais de la révolution pour l'indépendance du Québec à une époque où le Front de libération du Québec (FLQ) faisait des ravages. Il est possible d'observer les opinions politiques de gauche du personnage par les autres affiches qui tapissent l'un des murs de sa maison. De gauche à droite, il y a les inscriptions « Presse ne pas avaler », qui suggèrent l'idée qu'il ne faut pas tout croire ce qui est écrit dans les médias, une affiche du Rassemblement pour l'indépendance du Québec (RIN), qui revendique l'indépendance du Québec, et le drapeau de l'URSS, qui symbolise le changement[5]. Ce sont toutes des convictions politiques qui pouvaient intéresser les jeunes des années 1970 au Québec, mais ce ne sont pas des concepts qui s'apparentent avec les idées révolutionnaires d'Ernesto Guevara. L'image du Che ne représente donc pas les idées défendues par ce dernier. Ce n'est qu'une icône pour les mouvements révolutionnaires du monde entier. L'image du Che s'est appauvrie de sens pour gagner en popularité.

               De plus, le fait que plusieurs personnes de renoms ont glorifié ce personnage décédé va aussi contribuer à renforcer le mythe. Plusieurs personnes de grandes influences vont faire référence à ce personnage tel que « [l'écrivain] guatemaltèque Miguel Angel Asturias [qui] déclare, en recevant le prix Nobel de littérature en octobre 1967, que « Che Guevara représente l'une de nos grandes figures romantiques », tandis que Jean-Paul Sartre célèbre quelques jours plus tard « l'homme le plus complet de notre époque ». »[6] Il est donc évident qu'après de tels éloges, le public a l'impression qu'Ernesto Guevara a été un grand homme, et ce, même s'ils ne le connaissent pas.

Un premier voyage, une nouvelle vie

               Les gens qui se sont intéressés à la vie du Che ne sont pas sans savoir que c'est son premier voyage qui est à la base de son goût pour la révolution. Dans son film Carnets de voyage[7], le réalisateur Walter Salles reconstitue ce périple et met en scène un jeune Ernesto Guevara asthmatique, qui quitte sa petite vie de bourgeois pour aller explorer le monde avec un de ses amis, Alberto Granado, et une motocyclette. Ce long métrage rappelle donc au public que le grand révolutionnaire n'était pas destiné à vivre la courte vie qu'il a vécue. Ernesto Guevara était, avant tout, un jeune homme qui s'intéresse aux filles et à la littérature comme il y en a plusieurs.

               Il part de chez lui sans réelle conviction politique et c’est en étant confronté à la misère du monde que le protagoniste commence à se conscientiser sur ce qu'est la vraie vie. Comme l'a expliqué André Lavoie dans sa critique du film : « [peu] à peu, au contact d'un couple de paysans communistes chassés de leurs terres, d'autochtones exilés dans leur propre pays, de mineurs rabaissés au rang d'esclaves et de lépreux isolés du reste du monde, Guevara (Gael Garcia Bernai) et Granado (Rodrigo De La Serna) s'éveillent aux injustices d'un vaste territoire qu'ils ne connaissaient jusque-là que dans les livres. »[8] Le petit bourgeois va donc commencer à s'identifier aux pauvres et va vouloir les aider.

Image prise du film  Carnets de voyage  (2004) de Walter Salles.

Image prise du film Carnets de voyage (2004) de Walter Salles.

  Dans ce sens, ce film renforce le mythe créé autour de Che Guevara, car, tout comme le personnage principal, celui qui visionne ce long métrage évolue et en vient à la même conclusion qu'Ernesto : les humains devraient tous être égaux. La majorité du public aura tendance à croire qu'elle est en total accord avec ce qu'a fait Che tout au long de sa vie seulement parce qu'elle est d'accord avec le personnage d'Ernesto Guevara, mis en scène par Walter Salles. Les gens ne s'informent pas nécessairement davantage sur la vie de l'homme révolutionnaire. Peut-être même que quelques-uns d'entre eux ont acheté un chandail ou une affiche à l'effigie du Che parce qu'ils ont aimé le film. Cette œuvre entretient donc la culture de l'oubli d'un homme à part entière derrière un symbole puisqu'elle n'illustre qu'une partie de la vie d'Ernesto Guevara.

               En somme, le Che est quelqu'un d'important pour plusieurs personnes, mais rares sont celles qui affirment le connaître et qui connaissent réellement la vie de ce dernier. En cinquante ans, il a perdu son identité qui, elle, sombre dans les profonds abysses de notre inconscient collectif. L'homme qu'il a été semble être devenu la représentation même de la révolution, et ce, malgré lui. Partout dans le monde, les images du Che sont utilisées pour représenter les mouvements révolutionnaires qui ne sont pas nécessairement reliés avec les idées que prônait Ernesto Guevara. De toute façon, tout comme les deux dernières tentatives du Che, rares sont les révolutions qui réussissent et, même si elles s'accomplissent, dans la plupart des cas, l'humain n'est même pas en mesure de conserver une paix prospère durant de longues années. Cependant, aujourd'hui, pour  faire du profit, des hommes d'affaires vendent le rêve du renouveau par la révolution avec des objets culturels qui font référence au Che. Au Che qui est condamné à une postérité commerciale. Il serait intéressant d'évaluer l'ampleur de l’influence que l'entreprise monstre The Walt Disney Company a eue sur la perception des gens envers Che Guevara, laquelle met notamment en scène des personnages tels que Saw Gerrera. Ce personnage qui entretient le rêve de la révolution puisque, grâce à lui, des rebelles ont pu gagner la révolution la plus connue des cinéphiles : la révolution de la saga Star Wars.

 

[1] Massif montagneux cubain reconnu pour avoir été le refuge des Barbudos (forces rebelles de la révolution cubaine) .

[2] Connu aujourd'hui comme étant la République démocratique du Congo.

[3] A. GOLDSTON, Jack. « Révolutions dans l'histoire et histoire de la révolution », Revue française de sociologie, Numéro thématique: Sociologie de la révolution. Etudes réunies et introduites par François Gresle et François Chazel (année 1989), p. 405-429, dans Persée.

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1989_num_30_3_2620

(Page consulté le 8 décembre 2017)

[4] RABAGLIATI, Michel. Paul au parc, Montréal, La Pastèque, 2011, 143 p.

[5] Dans les années 1970, c'est toute une génération de jeune qui a pu vivre une jeunesse dans l'insouciance en URSS (apparition de la mode du jeans et des premières discothèques).

[6]Olivier COMPAGNON, « GUEVARA ERNESTO dit LE CHE (1928-1967) », Encyclopaedia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2017. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/guevara-le-che/

[7] SALLES, Walter, (réalisateur). Carnets de voyage, Argentine, Film4 Productions et BD Cine, 2004, 126 min., coul., DVD.

[8] LAVOIE, André. « Carnets de voyage de Walter Salles », Ciné-Bulles, vol. 22, no4 (automne 2004),
p. 62, dans Érudit, id.erudit.org/iderudit/26504ac (Page consultée le 28 novembre 2017)

Hier

Hier

Le paradis pour la modique somme d'un bras

Le paradis pour la modique somme d'un bras