Le paradis pour la modique somme d'un bras

Le paradis pour la modique somme d'un bras

À l’époque des Romains ou encore des Grecs, plusieurs mythes ont vu le jour, par exemple, la femme fatale, Œdipe ou les travaux d'Héraclès (Hercule). Ces récits servaient, la plupart du temps, à expliquer des phénomènes ou, tout simplement, à se divertir. Cependant, avec l’évolution accrue de la science au fil des ans, ce sont les explications scientifiques qui ont remplacé les mythes afin d’expliquer plusieurs phénomènes (par exemple, celui de la Voie lactée). Donc, la société moderne a, en quelque sorte, subit un « désenchantement du monde[1] », mais est-ce que cela signifie l’absence absolue des mythes dans notre culture? Bien sûr que non! Plusieurs mythes sont à la base de notre vie en société. C’est entre autres le cas avec la consommation de masse et l’industrie du tourisme, notamment par le mythe généré par la vision des Clubs Med. 

PLUS QU’UN SIMPLE CLUB DE VACANCES?

         Le Club Med (Club Méditerranée à la base) a été inventé par Gérard Blitz, un jeune sportif ambitieux qui souhaitait créer son propre club de vacances et faire de sa création  «un laboratoire d’essai de la douceur de vivre ».  Cependant, à l’aide de son gérant, Gilbert Trigano, ce simple club de vacances a pris une expansion fulgurante avec aujourd’hui plus de « 127 villages dans le monde et plus de 1 767 600 GM (gentils membres)[2] ».

Cependant, avec cette grandeur démesurée, le Club Med en est devenu mythique. Naturellement, le Club en tant que tel n’est pas un mythe, c’est plutôt leur idéologie qui en est un. Effectivement, de nos jours, les mythes ont encore plusieurs fonctions notamment celles d’unifier les gens autour de mêmes valeurs, d’établir des vérités qu’il paraît impossible à contredire et de proposer une vision du monde. D’ailleurs, Barthes propose l’idée que « « le mythe est un langage » révélant de « fausses évidences » produites par la société moderne[3] ». C’est, entre autres, ce que les Clubs Med proposent : deux mythes étroitement liés, soit le mythe du paradis sur Terre (ou de la société idéale) et le mythe du bien-être.

Tout d’abord, les Clubs Med véhiculent l’idée du paradis ou de la société idéale, car ils disent être l’endroit par excellence où aller pour être heureux et en vacances, puisque tout ce qui se trouve au Club est magnifique, parfait et paradisiaque. En effet, par le « désenchantement du monde », les clubs de vacances agissent à titre de « ré-enchantement » en proposant aux touristes de « recueillir les hommes que détruit la société moderne, en un lieu de paix et de douceur où ils peuvent récupérer leurs forces[4]. » En d’autres mots, retrouver le « paradis perdu » de la sérénité, du calme et du bonheur que chacun a en soi, mais en fabriquant un milieu artificiel où on y retrouve le sourire (artificiellement ou du moins éphémèrement).

Ensuite, l’industrie du tourisme est liée à la culture de masse et à la consommation. Il n’est donc pas étonnant de constater la présence du mythe du bien-être par rapport au Club Med. Effectivement, ce mythe définit un mode de vie dans notre société, soit : avoir beaucoup d’argent pour ensuite consommer afin d’être heureux. Heureusement, c’est exactement ce que nous proposent les Clubs Med! « Séjour à Punta Cana, en République Dominicaine, un paradis à découvrir en couple ou en famille à partir de 1815$ par adulte seulement![5] »

IMPACTS SUR LA SOCIÉTÉ

Naturellement, ces mythes ont eu plusieurs impacts sur la société actuelle, notamment au niveau de notre mentalité, nos valeurs et, bien sûr, de notre économie. Effectivement, de nos jours, plusieurs croient que pour être en vacances et « au paradis », nous nous devons de dépenser pour aller passer une fantastique semaine dans un des Clubs Med, alors que le paradis là-bas n’est qu’artificiel (pensons par exemple aux gentils organisateurs qui ont des horaires de fous et qui, pour plusieurs, passent leurs journées de congé à dormir puisqu’ils sont épuisés[6]). Effectivement, on fait croire aux touristes que le Club Med est la définition du paradis, mais on lui fait aussi « miroiter […] des possibilités de contact avec la culture du pays visité[7] ». En réalité, nous n’avons pas besoin de ce mode de vie bourgeois pour trouver le paradis des vacances, mais seulement de décrocher, en campant ou en relaxant par exemple. Aussi, nous pouvons remarquer l’impact de ce mode de pensée sur l’économie et sur les valeurs. Par exemple, si nous regardons seulement le chiffre d’affaires du Club Med des années 2000 qui était d’environ 1,9 million de dollars canadiens[8], nous pouvons estimer qu’il est encore plus grand cette année, puisque le mythe du bien-être est encore bien présent et que voyager est de plus en plus une valeur importante dans notre société de consommation. Le Club Med fait donc tourner l’économie mondiale en continuant de propager le mythe du bien-être et du paradis sur Terre.

 DU MYTHE À LA PUBLICITÉ

            La publicité, tout comme la mythologie moderne, se joue « sur deux tableaux: celui de la réalité et celui de l’imaginaire[9]. » Naturellement, la publicité, par ses images hautes en couleur et ses titres accrocheurs, a pour but de nous vendre, la plupart du temps, un produit x. Il n’est donc pas surprenant de constater que, sur les affiches publicitaires du Club Med, « l’expérience-vacances » soit encore plus idéalisée et modifiée qu’en réalité pour nous faire acheter. Ce principe de vente a cependant un grand effet : celui d’amplifier les mythes du Club Med.

Prenons ici l’exemple d’une des publicités du Club Med, faite par l’agence de publicité Saatchi & Saatchi où leur but était de, « par une approche idyllique, favorise[r] son repositionnement vers le haut de gamme[1]. »

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Donc, par cette production culturelle, les mythes du Club Med nous sautent aux yeux. Premièrement, le concept de surréalisme (mouvement artistique qui s’inspire de l’imaginaire et du rêve) représente très bien l’idéologie des clubs de vacances, par sa démesure et son côté irréaliste. Deuxièmement, pour le mythe de la société idéale, le mode bourgeois, qui est valorisé, est bien représenté puisque plusieurs personnes sont au service des touristes, ce qui rend leur expérience fantastique. Aussi, comme dans ce mythe de société idéale, tout le monde semble heureux et gentils ensemble, il n’y a pas de conflits. Cependant, ce mythe ne se voit pas seulement dans l’image, mais aussi par le logo Club Med. En effet, par les trois premières lettres seulement (à l’origine méditerranée), on tombe dans un registre plus familier et donc moins formel, plus « vacances ». Même chose avec « club », qui « évoque un sentiment d’appartenance à un cercle de privilégiés[1] », donc d’une même communauté/société.  De plus, le fait d’avoir mis les touristes/vacanciers sur une île (qui semble) déserte renforce le mythe de la société idéale/paradis et celui du bien-être, car, encore une fois, on démontre que pour être dans un paradis heureux et pour être bien en vacances, il faut systématiquement dépenser pour aller dans un autre pays, au chaud et proche de la mer si possible. Également, le minimalisme de l’île déserte « connote le même minimalisme d’une vie simplifiée, épurée des contraintes de la société industrialisée et urbanisée, qui nous éloigne de l’essentiel [2]», ce qui rappelle le mythe de la société idéale où il n’y a pas de soucis ni travail, seulement la belle vie. Somme toute, le slogan n’a pas de locuteur, ni marques d’espace et de temps, alors il se rapporte aux mythes qui, eux aussi, non ni locuteur, ni espace-temps (puisqu’ils se déroulent dans l’imaginaire).

            Le Club Med représente donc bien l’exemple de la place occupée par les mythes dans la société moderne. Sans même qu’on s’en rende nécessairement compte, les mythes se cachent un peu partout dans ce monde, notamment par le mythe du bien-être ou celui du paradis et de la société idéale. En inculquant des valeurs de voyage et de vacances dans notre société par le biais de ce mythe de l'éden balnéaire, on rend le fait de dépenser une petite fortune pour aller en vacances socialement acceptable ; ainsi, la population croit qu’il faut aller à l’autre bout du monde pour être heureux et faire rouler l’économie. 

 

[1] KADRI, Boualem, et Djaouida HAMDANI KADRI. « Discours publicitaire et mythologie touristique, Une analyse sémiologique des mythes du Club Med », Le tout inclus, vol. 31, no2, (2012), p.31-41, dans Érudit, https://erudit-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/fr/revues/teoros/2012-v31-n2-teoros01021/1020769ar/ (Page consultée le 28 novembre 2017).

[2] KADRI, Boualem, et Djaouida HAMDANI KADRI. « Discours publicitaire et mythologie touristique, Une analyse sémiologique des mythes du Club Med », Le tout inclus, vol. 31, no2, (2012), p.31-41, dans Érudit, https://erudit-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/fr/revues/teoros/2012-v31-n2-teoros01021/1020769ar/ (Page consultée le 28 novembre 2017).

[1] ST-PIERRE, Christian. « Graphisme surréaliste pour les publicités du Club Med », Le Saint, https://lesaint.ca/graphisme-surrealiste/ (Page consultée le 1er décembre 2017).

[1] KADRI, Boualem, et Djaouida HAMDANI KADRI. « Discours publicitaire et mythologie touristique, Une analyse sémiologique des mythes du Club Med », Le tout inclus, vol. 31, no2, (2012), p.31-41, dans Érudit, https://erudit-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/fr/revues/teoros/2012-v31-n2-teoros01021/1020769ar/ (Page consultée le 28 novembre 2017)

[2] DURAND, Catherine. « Club Med : les dessous d’une utopie », Psychologies, http://www.psychologies.com/Culture/Savoirs/Philosophie/Articles-et-Dossiers/Club-Med-les-dessous-d-une-utopie (page consultée le 21 novembre 2017).

[3] KADRI, Boualem, et Djaouida HAMDANI KADRI. « Discours publicitaire et mythologie touristique, Une analyse sémiologique des mythes du Club Med », Le tout inclus, vol. 31, no2, (2012), p.31-41, dans Érudit, https://erudit-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/fr/revues/teoros/2012-v31-n2-teoros01021/1020769ar/ (Page consultée le 28 novembre 2017)

[4] DURAND, Catherine. « Club Med : les dessous d’une utopie », Psychologies, http://www.psychologies.com/Culture/Savoirs/Philosophie/Articles-et-Dossiers/Club-Med-les-dessous-d-une-utopie (page consultée le 21 novembre 2017).

[5] CLUB MED. « Punta Cana », Club Med, décembre 2017, https://www.clubmed.ca/r/Punta-Cana/y?locale=fr-CA&offer=offre+special+sejour+famille (Page consultée le 1er décembre 2017).

[6] FONTAINE, Léa. « Le Club Med : le miroir aux alouettes ? », no51 (oct./nov. 2013), https://www.ababord.org/Le-Club-Med-le-miroir-aux (Page consultée le 1er décembre 2017)

[7] KADRI, Boualem, et Djaouida HAMDANI KADRI. « Discours publicitaire et mythologie touristique, Une analyse sémiologique des mythes du Club Med », Le tout inclus, vol. 31, no2, (2012), p.31-41, dans Érudit, https://erudit-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/fr/revues/teoros/2012-v31-n2-teoros01021/1020769ar/ (Page consultée le 28 novembre 2017)

[8] DURAND, Catherine. « Club Med : les dessous d’une utopie », Psychologies, http://www.psychologies.com/Culture/Savoirs/Philosophie/Articles-et-Dossiers/Club-Med-les-dessous-d-une-utopie (page consultée le 21 novembre 2017).

[9] IDEM #7

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