Le mythe(dé)voilé

Le mythe(dé)voilé

Lorsque les émotions et les réactions sont davantage écoutées dans le monde médiatique que l’information et les faits, il est naturel de constater la hausse d’opinions radicales et de préjugés. Ces opinions deviennent, à long terme, des jugements finaux. Bombardés d’informations qui ne proviennent pas toujours de bonnes sources d’informations, nous nous enracinons avec des jugements et des valeurs qui font reculer notre société actuelle. Les jugements fautifs et la mauvaise connaissance de la religion islamique touchent la communauté musulmane au Québec. Les émeutes et les attentats terroristes, à leur égard, se multiplient. Il est tout à fait normal de baptiser cette situation de mythologie contemporaine. Ce présent travail portera sur le mythe de la femme voilée musulmane. Une description du mythe, ses impacts sur l’imaginaire collectif ainsi qu’une brève étude de ce mythe dans une production culturelle constitueront  cette analyse.

Le mythe de la femme voilée musulmane consiste en un amalgame d’idées xénophobes et islamophobes dirigées vers celles qui portent un vêtement différent : le voile. Elles sont 48 % à le porter au Canada. Leur différence est dénoncée. Elles sont des femmes soumises aux hommes, elles n’ont pas d’éducation, elles ne veulent pas s’intégrer à notre culture : la liste d’accusations est longue. Pourtant, 40 % des femmes musulmanes qui immigrent au Québec sont des diplômées universitaires qui désirent travailler ici. De plus, « le port du hijab est en plus forte augmentation parmi les jeunes femmes ayant un diplôme postsecondaire »[1]. Ces femmes possèdent un sens critique, elles sont parfaitement capables de faire un choix qui leur semble juste. Elles veulent également s’intégrer à leur pays d’accueil. Selon Jean-René Milot, professeur associé au département de sciences des religions à l’UQAM, « la réhabilitation du voile, dit-il, est le fruit d’un choix plus culturel que religieux » [2].

Pour appuyer ce fait, Frédéric Castel, professeur à l’UQAM, a fait une étude sur le phénomène. Il constate que « des variations intéressantes dans le port en fonction de l’origine des musulmanes québécoises » [3] . Les croyants musulmans se divisent en deux, les fondamentalistes et les traditionalistes, et « ce qui distingue radicalement le traditionalisme du fondamentalisme, c’est le rapport à l’écrit[4] ». Le rapport à l’écrit et l’interprétation divisent les croyants. Selon certaines interprétations du Coran, certains voient clairement le désir d’Allah de voir les femmes porter le voile, symbole de pudeur et de modestie, certaines interprétations laissent entendre qu’Allah ne fait aucune restriction. Le port du voile est influencé par le milieu de vie de la femme et de sa famille. Selon les faits, les femmes issues de milieux ruraux ont plus tendance à porter le voile que celles issues du milieu urbain. Dans certains pays arabes musulmans, les femmes, peu importe leur religion, sont obligées de porter le voile. Dans ce contexte sociopolitique, le voile est un outil politique. Par contre, dans le contexte socio-politique du Canada, le voile est une question de choix et d'identité. La femme peut porter le voile pour afficher sa culture ou son appartenance à sa religion.  Elle n’est pas soumise à l’autorité masculine.

Le symbole d’infériorité de la femme face à l’homme est un symbole et un argument très répandu chez ceux qui croient au mythe de la femme voilée musulmane. Ces mêmes personnes répriment souvent le Coran en le qualifiant de misogyne. Ghaleb Bencheikh, professeur à l’Institut international de la pensée islamique et à la Faculté libre de Paris, explique, dans son livre Le Coran, que le Coran, un texte écrit en arabe, est très complexe à traduire en d’autres langues. Garder l’authenticité du Livre saint et le traduire en diverses langues s’avère une tâche impossible.  Le Coran et les hadiths (ce sont les paroles du prophète Mohammed recueillies après sa mort) sont des lectures qu’il ne faut pas soustraire à leur contexte sociopolitique, ce qui est souvent le cas. Certaines femmes, comme Marie ou bien la reine Saba, se retrouvent dans le Coran et y jouent un rôle important, aussi important que  les hommes.  L’égalité entre les hommes et les femmes est clairement écrite dans quelques versets. Dans le Coran, Allah n’oublie jamais de parler aux hommes et aux femmes. Dans la Sourate 9, Le repentir, verset 71-72, il est écrit  que « les croyants et les croyantes sont alliés responsables, les uns des autres »[5]. L’appel divin est là, Allah désire une égalité une solidarité entre les hommes et les femmes.

Le préjugé concernant la polygamie dans la religion islamique entoure le mythe de la femme voilée musulmane. Selon cette croyance, l’homme, qui détient tout le pouvoir, a plusieurs femmes et celles-ci sont malheureuses. Le texte sacré n’impose pas à l’homme d’être polygame pour accéder au pardon d’Allah ou au paradis. La polygamie fait partie de la culture et non de la religion, deux choses complètement différentes dans le contexte de l’Islam. Au contraire, pour la religion islamique, le mariage et le divorce sont une question sérieuse, car l’union des deux êtres a été faite devant Dieu. Par contre, « si le divorce est prononcé, les droits de la femme divorcée sont préservés »[6]. La femme n’est pas sans ressource, elle est soutenue.

Ces idées fausses que nous nous faisions au sujet des femmes voilées musulmanes créent des barrières entre les citoyens. Les croyances fautives qui construisent le mythe de la femme voilé ont de lourdes conséquences sur notre société. L’attentat de Québec en janvier 2017 est le résultat d’une haine injustifiée envers la communauté musulmane québécoise. Bien que ce soit des hommes qui ont été touchés en janvier dernier, les femmes qui portent le hijab sont « très visiblement musulmanes, donc dans le cas des crimes haineux […] c’est souvent les femmes musulmanes qui portent le hijab qui sont les plus susceptibles d’être la cible d’attaques. »[7] Ce sont des femmes courageuses qui essayent de se faire entendre, elles sont rejetées par la société à cause d’une différence inoffensive. Le Québec ne peut pas avoir un rêve collectif, un projet d’avenir si la province, elle-même, rejette une partie de la population (avec la loi 62).

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Le livre Visage volé de Latifa déconstruit les préjugés qui se sont bâtis autour du mythe de la femme voilée musulmane. Ce livre est le récit des quatre années de l’écrivaine sous les talibans et son combat pour les femmes et la liberté. En septembre 1996, Latifa avait seize ans et les talibans ont pris Kaboul, sa ville natale. L’Afghanistan était en guerre depuis alors dix-sept années, mais la jeune femme avait le cœur et la tête remplie de rêve et de liberté. Visage volé  permet de voir et de comprendre l’Islam avant et après l’arrivée des groupes extrémistes. Avant l’arrivée des talibans, le frère aîné de la famille n’était pas d’accord avec les choix vestimentaires de ses trois sœurs. En effet, les jeunes femmes, tout comme leur mère, ne portaient pas d’habits traditionnels, seulement des vêtements d’Occidentaux. Solidaires et fières, les trois sœurs ne portaient jamais de voile ou de foulard, seulement lorsqu’elles priaient. Leurs parents approuvaient davantage leurs filles que leur fils. Le jour où ils sont arrivés, Latifa a vu son existence cachée sous une burqa, un vêtement qu’elle méprisait. Elle et ses amies plaisantaient souvent où sujet des femmes qui en portaient, car c’était seulement les femmes issues de la campagne en portaient. En 1996, sa mère, médecin, sa sœur, hôtesse de l’air, ainsi qu’elle, étudiantes, ont été privées de travail et d’avenir, car elles étaient femmes. Ce roman est pertinent dans l’analyse du mythe de la femme voilée musulmane. Un lecteur occidental peut comprendre que le port du voile, ou de la burqa, n’est pas une question de choix dans plusieurs pays arabes ou bien une soumission à l’autorité de son mari, c’est une question de vie ou de mort, pour celles qui enfreignent le règlement, mais aussi pour leur famille.

Pour conclure, l’étude du mythe de la femme voilée aborde des réflexions sur la place de musulmans, la façon dont nous les voyons ainsi que les motivations qui poussent ces femmes à porter le voile. De nombreuses productions culturelles abordent également les sujets chauds de l’Islam et de la place de la femme, tel que suis-je maudite? Et 40 coups de fouet pour un pantalon de Lubna Ahmad al-Hussein. Quelle place leur accordons-nous dans notre société québécoise? Le problème n’est pas l’Islam et encore moins les croyants et les croyantes. Le véritable problème réside dans l’interprétation que certains font du Coran, ce qui crée des groupes extrémistes. Ces groupes extrémistes engendrent une haine, mais également une peur envers une religion. Le problème des interprétations confronte les féministes occidentales, qui voient dans le voile un symbole de la femme faible et soumise, un outil politique et antiféministe. Pour les femmes musulmanes, le voile est directement lié à leur culture, à leur identité

[1] « Port du voile en hausse parmi les musulmanes au Canada », Radio-Canada, 27 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778279/hausse-voile-niqab-musulmans (Page consultée le 27 novembre 2017)

[2] LAURENCE, Jean-Christophe. « L’Islam et les préjugés: Mythes et réalités », La Presse+ (12 décembre 2015), p. ACTUALITÉS, dans Érudit, http://eureka-drummondville.proxy.ccsr.qc.ca/Search/ResultMobile/0 (Page consultée le 27 novembre 2017)

[3] MONTPETIT, Caroline. « Musulmanes et non-voilées-Au Québec plus qu’ailleurs, le port du voile serait une question de choix ». Le Devoir, 8 mai 2012, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/349514/au-quebec-plus-qu-ailleurs-le-port-du-voile-serait-une-question-de-choix (Page consultée le 27 novembre 2017)

[4] H. BENKHEIRA, Mohammed. « :le visage de la femme. Entre la sharî’a et la coutume », Anthropologie et Sociétés, vol. 20, n2 (1996), p.15-36, dans Érudit, https://www.erudit.org/fr/revues/as/1996-v20-n2-as800/015413ar/ (page consultée le 27 novembre 2017)

[5] BENCHEIKH, Ghaleb, Le Coran, Paris, Eyrolees, 2010, p.222.

[6] BENCHEIKH, Ghaleb, Le Coran, Paris, Eyrolees, 2010, p.222.

[7] « Journée mondiale du hijab : les femmes non-musulmanes font preuve de solidarité », Radio-Canada, 1er février 2017, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1014390/musulman-journee-mondiale-hijab-voile-islam-femmes-manitoba-solidarite (Page consultée le 27 novembre 2017)

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