La vache heureuse

La vache heureuse

Les mythes de vampires, de sorcières, de loups-garous et autres inventions faisant l’objet d’anciennes croyances populaires avaient tous une fonction. Que ce soit pour mieux contrôler les gens ou pour les rassembler autour d'un même mode de pensée, les mythes sont présents dans toutes les sociétés, et ce, depuis fort longtemps. Bien que beaucoup des phénomènes mentionnés précédemment aient jusqu’à ce jour été démentis grâce, notamment, au développement de la science et de la diffusion de la connaissance, certains persistent, encore de nos jours, à s’infiltrer dans notre imaginaire collectif par le biais de la culture, entre autres. C’est le cas des mythes entourant l’industrie laitière en Amérique du Nord. En effet, la société semble avoir des croyances erronées par rapport à différents aspects concernant cette industrie. Il faut dire que l’industrie laitière elle-même tente d’embellir son image, ce qui ne facilite pas la remise en question des croyances populaires. Pour mieux comprendre les mythes entourant la production et la consommation du lait de vache, nous étudierons d’abord un mythe en tant que tel, divisé en deux volets. Cette étape complétée, nous examinerons alors l’impact de ces mythes modernes sur la société. Pour compléter l’analyse, nous analyserons deux publicités alimentant ces croyances.

 

UN MYTHE DE LA JOIE BOVINE ?

            L’industrie laitière en tant que telle n’est pas un mythe. Le mythe constitue plutôt un amalgame de préjugés concernant les vaches laitières. Le mythe dont il sera question ici se résume en deux points importants : d’un côté, la croyance que les vaches laitières sont bien traitées et que leur exploitation ne leur cause pas de souffrance; d’un autre côté, la conviction que le processus de production de lait de vache pour les humains est naturel.

            Bien que les méthodes d’élevage des bovins ont déjà été plus rustiques, elles se sont développées de façon à accroître le rendement des vaches, en s’assurant qu’elles produisent le plus de lait possible. Ainsi, dans plus de 92% des étables modernes, les vaches sont confinées dans des stalles[1] et de nombreux problèmes de santé sont devenus fréquents parmi les vaches laitières, allant de la mammite (inflammation du pis) [2], causée par la traite automatique, à l’acidose (un taux d’acidité trop élevé dans l’estomac), maladie causée par l’alimentation inadéquate des bovins[3]. Or, les gens pensent que ces derniers jouissent de la liberté de paître au soleil, vivent heureusement dans un milieu de vie naturel et sont traits par de patients fermiers. Cependant, ces idées sont le fruit de l’imaginaire collectif, qui n’a pas évolué avec l’industrie. En effet, peu de Québécois s’abstiennent de boire du lait en raison de la souffrance endurée par les bovins laitiers, parce qu’ils ignorent que l’industrie engendre une vie souffrante à ces animaux.

            Un autre élément important concernant l’industrie laitière est méconnu au sein de la société québécoise : la production de lait par la vache ne peut se faire que lorsque celle-ci met au monde un veau. Ce n’est donc pas pour les humains que la vache produit du lait, mais pour son veau. Alors, il faut inséminer à la vache du sperme de taureau pour qu’elle mette au monde un veau. C’est par cette démarche que l’on peut récolter le lait qu’elle a originellement produit pour son veau. Omettant ce fait, tout le monde croit que les vaches sont faites pour produire du lait et que c’est naturel pour les humains d’en boire.

            Bref, les gens pensent que les vaches laitières sont faites pour leur donner du lait et qu’elles vivent dans des conditions acceptables, et c’est ce qui constitue une croyance erronée bien répandue à laquelle nous donnerons ici le joli nom de mythe de la joie bovine ou encore mythe de la vache heureuse.

 

LAIT, CONSOMMATION, SANTÉ PUBLIQUE

            Le mythe de la joie bovine a une influence très puissante sur la majorité des Québécois, qui consomment, et même doivent consommer, énormément de lait et produits laitiers. La grande place de l’industrie laitière dans le domaine de l’agriculture au Québec y est certainement pour beaucoup.

            D’une part, les producteurs laitiers défendent un discours selon lequel le bétail est manipulé avec le plus grand soin. En visitant le site Internet des producteurs laitiers du Canada[4] ou encore celui des producteurs de lait du Québec[5], on peut lire combien le bien-être des animaux est garanti par les éleveurs, qui prennent soin de respecter un certain Code de bonnes pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers. Toutefois, de façon concrète, le respect des normes présentées dans ce document relève de la volonté des agriculteurs, qui manque souvent à l’appel.[6] Ainsi, les producteurs laitiers du Québec et du Canada instrumentalisent le mythe du bien-être des animaux d’élevage, pour amener les consommateurs à penser que les vaches laitières sont heureuses et traitées aux petits oignons. Ce discours sert bien entendu à vendre leurs produits et ainsi faire du profit. Les consommateurs, qui les croient, n’ont donc aucune forme de remords quand ils boivent du lait.

            D’autre part, la solide implantation de l’exploitation laitière fait en sorte que la consommation de lait de vache est généralement vue comme normale par les gens. En effet, peu de gens remettent en question l’apport nutritif du lait et de ses dérivés dans le régime alimentaire jugé équilibré par le gouvernement du Canada. La consommation de produits laitiers est tellement acquise que nous ne pensons pas à la remettre en question.  Alors que l’American Dietetic Association ainsi que la Dieteticians of Canda s’entendent pour dire qu’un régime excluant le lait et ses dérivés permet l’apport nécessaire aux éléments nutritifs essentiels[7], le Guide alimentaire canadien prône la consommation de produits laitiers, faisant même de cette catégorie d’aliments une part essentielle du régime parfaitement équilibré. Or, le fait que le Gouvernement du Canada encourage l’industrie laitière est pour les citoyens un signe que rien n’est malsain dans la production de lait par les agriculteurs. «Si l’exploitation de bovins laitiers était cruelle, le gouvernement ne l’encouragerait pas», voilà un raisonnement populaire et assez logique, mais qui montre tout de même de la part des citoyens un acte de foi déterminant envers les dirigeants politiques.

            Donc, l’immense popularité des produits laitiers au sein de la société est grandement due au fait que cette dernière croit au mythe de la vache heureuse. Les agriculteurs laitiers prennent soin de faire en sorte que leur méthode d’élevage soit vue comme une entreprise respectueuse des animaux, et le gouvernement du Canada vante les vertus des produits laitiers. L’instrumentalisation du mythe de la joie bovine est tout à leur avantage : l’industrie laitière peut produire et vendre beaucoup, et cela permet de faire rouler l’économie. De plus, pour arriver à conforter les gens dans l’idée que les vaches laitières sont heureuses, les publicités s’y mettent aussi, bien sûr.

 

UNE VACHE HEUREUSE DANS LES PUBLICITÉS

            Nous savons que les publicités cherchent à rejoindre le public. Dans le cas des annonces vantant le Iögo Greko[8] et le fromage La vache qui rit[9], les publicitaires véhiculent des idées bien conformes à celles présentes dans l’imaginaire collectif à propos des conditions d’élevage des vaches laitières.

iögo grec (vimeo.com) 

iögo grec (vimeo.com) 

            Examinons d’abord la publicité de la compagnie Iögo, qui est diffusée notamment comme publicité sur certains sites d’hébergement vidéo. (Nous y avons d’ailleurs déjà eu droit dans le cours Mythes et société, alors que nous tentions de visionner un extrait de film en ligne.) Bien qu’elle soit légère, cette publicité est plutôt choquante lorsqu’on pense à l’image absurde qu’elle donne des vaches laitières. En effet, cette production donne l’impression que le travail des vaches laitières est de danser toute la journée dans les champs, et que cette activité leur permet de s’épanouir. Eh oui, la vache de gauche, surtout, a l’air particulièrement heureuse (ses mouvements d’oreilles, de bouche et de queue en témoignent) alors qu’elle et ses compagnes exécutent une « danse grecque » sur une jolie musique. On nous explique ensuite qu’on a demandé aux vaches Iögo d’interrompre leur danse le temps d’annoncer leur nouveau produit. Alors un peu déboussolées, celles-ci reprennent avec une grande joie leur chorégraphie dès que la musique recommence à jouer. Tout cela a l’air insignifiant, mais le message transmis par cette production est carrément celui de la vache heureuse. Dans la séquence, les vaches sont heureuses de faire leur travail (en dansant), et elles sont heureuses de produire du lait pour l’Homme. Même le beuglement de la vache, aux mots « Iögo Greko » (0:25), va en ce sens, ce son étant comme une approbation du produit par la vache. Pour le public, le message transmis par cette séquence sous-entend que les vaches aiment donner leur lait aux humains.

            Portons maintenant notre attention sur la publicité du fromage La vache qui rit. Il est facile de deviner que cette publicité alimente le mythe de la joie bovine, le nom du produit y étant directement associé. Les images sont grandement axées sur le plaisir des vaches, les montrant (encore une fois) dansant et chantant, alors qu’elles effectuent gaiement leurs tâches. Dès le début de la séquence, on peut voir que les vaches, dès que le coq chante, s’empressent d’amorcer leur journée de travail, excitées à l’idée d’un nouveau moment de joie collective, à préparer avec amour le délicieux fromage pour les consommateurs. Le caractère très ludique de la publicité ne fait encore une fois qu’insister sur le plaisir qu’ont les bovins à produire du lait (ici utilisé pour le fromage). On illustre aussi, conformément aux croyances populaires, le rôle associé à la vache : elle produit généreusement du lait destiné à la consommation humaine. Le clin d’œil que le personnage de la vache qui rit fait au téléspectateur (0:51) est aussi une manière de sous-entendre que celle-ci est heureuse de contribuer à sa saine alimentation.

            En résumé, ces deux publicités mettent en images le mythe de la vache heureuse, en présentant des animaux énergiques et heureux, qui semblent guidés par l’idée satisfaisante de pouvoir fabriquer de bons produits laitiers qui seront dégustés par les humains.

 

            En conclusion, le mythe de la joie bovine provient d’un imaginaire collectif biaisé par l’ignorance du changement dans les méthodes d’élevage bovin et une mauvaise connaissance du contexte qui permet aux vaches de produire du lait. Les croyances erronées par rapport à l’industrie laitière continuent, encore aujourd’hui, de profiter aux éleveurs et au gouvernement, qui peut même se permettre l’exportation de la denrée blanche si appréciée des consommateurs. Par ailleurs, certaines publicités reflètent notre rapport collectif aux vaches laitières en montrant des animaux joyeux et satisfaits de leur apport à la société humaine par le biais de fabrication de produits laitiers. Comment se fait-il qu’un mythe aussi imposant puisse persister sans que nous nous en rendions compte? En fait, avons-nous vraiment envie d’investiguer et d’être confrontés à certaines vérités? S’il s’avérait que notre alimentation devait subir un sévère changement, il serait difficile de renoncer à nos habitudes, à nos traditions et à nos goûts. Cela dit, notre commodité est-elle plus importante que le bien-être des autres espèces?

 

[1] GOSSELIN, Étienne. « Un Québec entravé dans un Canada libre », Le coopérateur agricole, février 2012 http://www.lacoop.coop/cooperateur/articles/2012/02/p36.asp

[2] DESAULNIERS, Élise. Vache à lait : 10 mythes de l’industrie laitière, p. 100

[3] ROUSSEL, Daniel. « Vos vaches se plaignent-elles d’acidose? », Le producteur de lait québécois, avril 2008, p.26

[4] http://www.producteurslaitiers.ca/que-faisons-nous/le-soin-aux-animaux/code-de-pratiques-pour-le-soin-et-la-manipulation-des-bovins-laitiers

[5] http://lait.org/la-ferme-en-action/la-sacree-vache/bien-etre-animal/

[6] DESAULNIERS, Élise. Vache à lait : 10 mythes de l’industrie laitière p. 121

[7] American Dietetic Association. « Position of the American Dietetic Association and Dietitians of Canada: Vegetarian diets », Journal of the American Dietetic Association, Vol. 106 n° 6 (juin 2003) p. 748-765

[8] Iögo. Notre nouveau iögo Greko, 6 octobre 2014, 0 :30, dansla chaîne iögo, Youtube, https://www.youtube.com/watch?v=OysltFZTihY

[9] Wylf Media. Pub la vache qui rit 2010, 13 avril 2010, 0 :59, dans la chaîne Wylf_Media, Youtube, https://www.youtube.com/watch?v=CO39GbaXLXI

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