Rouges

Rouges

Chaque fois qu’il est au bord du sommeil, il se redit la même chose, encore et encore. « Demain, tu n’auras plus peur des autres. » Ensuite, il s’endort. Il est transporté dans un monde où les gens se voient, mais ne se regardent pas. Les gens respirent et rient. Ils se tiennent les mains et rien ne les empêche d’aimer. La haine et les préjugés n’existent pas. Ils ont la liberté d’être ou de devenir. Un privilège que nous croyons acquis, mais que nous n’avons pas. Un privilège que nous n’aurons jamais totalement.

« Demain, tu n’auras plus peur des autres. »

Demain vient toujours trop vite et il n’est jamais prêt à faire face. Quand il se réveille, il ouvre les yeux lentement, se redresse et s’assoit sur son lit. Il savoure le moment où il se sent encore endormi. Les paupières lourdes, la tête encore marquée par le rêve qui vient de se terminer. Il jette un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre, curieux de voir la température du jour, qui lui indique souvent son humeur de la journée. Ça ne prend qu’une simple pluie pour ruiner son moral.

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Toujours la peur de choisir le mauvais vêtement ; celui qui attirera des regards curieux ou des commentaires peu flatteurs. Il choisit d’enfiler un ensemble simple, c’est-à-dire un pantalon noir et un chandail à manches longues, tous deux griffés par une marque populaire.

Ensuite, il fait un arrêt à la salle de bain. Ces arrêts sont plutôt longs ces temps-ci. Les cernes occupent de plus en plus de place. Il se sent épuisé. Il prend tout de même le temps de coiffer du mieux qu’il le peut sa chevelure brune, terne. En agrippant sa brosse à dents, il fait tomber la trousse à maquillage de sa mère, qui traînait à moitié ouverte sur le coin du comptoir. L’un des rouges à lèvres arrive à sortir du sac et se fracasse contre le sol. En le prenant, il sent un mouvement. Il retire le capuchon et se rend compte qu’un petit bout de rouge s’est détaché lors du face à face avec le ciment. Merde. Maman ne sera pas contente. Un si beau rouge à lèvres, si dispendieux, cassé à cause d’un accident qui aurait pu être évité.

Il l’insère dans son sac en se disant qu’il le jettera dans une poubelle à l’école, de façon à ce que sa mère pense l’avoir perdu.

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En poussant les portes de l’école, il l’aperçoit. Il la croise souvent dans les couloirs et un peu partout ailleurs, au centre d’achats ou à l’épicerie du coin. Parfois, elle se rend même jusque dans les rues de son quartier. Il apprécie sa présence, se sent privilégié. Elle semble tellement confiante. Il aimerait savoir ce que ça fait.

Selon lui, c’est une beauté naturelle. Elle donne toujours l’impression d’être en contrôle. La jalousie le saisit, puis laisse place à l’admiration. Son obsession envers elle pourrait sembler malsaine, mais elle n’est qu’un passe-temps de jeune garçon.

Un simple adolescent qui se permet quelques fantasmes.

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Chaque jour représente un nouveau départ. Elle se réveille le sourire aux lèvres, impatiente de découvrir la journée qui l’attend. Son moment favori? Choisir l’ensemble dans lequel elle pourra rayonner. La décision est toujours difficile. Puisque tout lui va bien, elle ne sait jamais dans quoi s’emballer. 

Après avoir passé quelque temps à essayer et réessayer les tenues les plus tendances, elle se rend hâtivement à la salle de bain, prête à attaquer la dernière étape de sa mise en beauté : le maquillage. Les possibilités, en ce qui concerne les fards à joues, les mascaras et les rouges à lèvres, sont infinies. Le rouge à lèvres est son accessoire fétiche. Son émerveillement envers le pouvoir de ces bâtons de couleur ne la quitte jamais. Ils rendent son visage tellement plus expressif et unique! Elle adore redessiner ses lèvres, se donner des airs d’Angelina Jolie avec un rouge intense qui s’accorde parfaitement avec son impeccable chevelure brune. Toute une mise en scène afin d’acquérir suffisamment d’assurance pour sortir dans ce monde où règne la comparaison et les préjugés. La jungle. Toute une mise en scène pour se construire une peau dans laquelle elle se sent bien. Sa peau.

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Elle semble inaccessible. Il lui arrive de croire qu’elle est trop différente de lui, mais il essaie de se convaincre qu’il a autant le droit que n’importe qui de tenter sa chance.

Il le sent, le temps passe et elle s’éloigne. S’il n’agit pas tout de suite, il la perdra. Une croyance qu’il entretient sans vraiment savoir pourquoi, une intuition, comme un instinct de survie. Il n’est pas prêt à s’ouvrir à ses amis ou sa famille, il sait qu’il se ferait traiter de rêveur. Il garde cet amour pour lui comme il garde toujours cette phrase en tête : «Demain, tu n’auras plus peur des autres». De beaux mots, aussi faciles à prononcer qu’à écrire, mais les mettre en action est une autre tâche. Quand il pense à elle, il devient fou d’excitation. Il s’imagine un futur plus beau, plus vrai, plus prometteur. La vie serait plus facile.

Il s’agit de faire le premier pas.

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Un jeune garçon naïf de huit ans. Débordant d’idées et de créativité, il aimait passer du temps à se déguiser. Il avait déjà mis à l’envers la totalité de la penderie de sa mère, seulement pour se costumer. Il aimait les couleurs vives de ses robes, la hauteur de ses talons, ses chemisiers qui restaient doux même après de nombreux passages à la machine à laver.

La réaction de sa mère en le voyant lui avait pourtant enlevé tout ce plaisir très rapidement. Elle considérait impardonnable que son fils se serve de ses vêtements si précieux dans le seul but de satisfaire sa curiosité. Elle l’avait chassé de sa chambre en lui grognant de ne plus venir fouiller dans son garde-robe.

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Il pourrait lui acheter un foulard. À leur premier rendez-vous, il pourrait lui apporter un cadeau. Il sait à quel point elle aime les vêtements. Un cadeau pour lui montrer son importance. Ils apprendraient à mieux se connaître par la suite.

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Parfois, la peur la saisit. La confiance qu’elle éprouve est affaiblie par cette impression que les regards sont constamment sur elle. Cela la force à se remettre en question. Le questionnement récurrent prend la place de toutes les autres préoccupations. Est-ce la bonne façon de faire, que de se montrer telle qu’elle est?

Elle a lu des choses sur les filles comme elle, vous savez, les filles qui sont trop «elles-mêmes». Il arrive que les gens les détestent. Les gens détestent souvent pour rien. Les gens sont cruels et stupides.

On dit que les filles comme elle, qui osent trop, ne sont pas normales. Elles ne devraient pas exister. Les filles comme elle devraient rester en retrait, effacées.

Ne comprennent-ils pas que le temps des cachettes est terminé? Plus de fuites, plus de mensonges. Qu’ils la critiquent ou qu’ils lui crachent au visage, elle n’est plus enfoncée dans ce gouffre qu’est le manque de confiance. Elle s’en est sortie, plus question de s’y replonger.

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Alors qu’il est en train de payer le foulard, il sent un sentiment de renaissance. Comme si sa vie allait prendre une nouvelle tournure. Il tente de se convaincre que le geste qu’il s’apprête à poser ne lui apportera que du bon. Même si elle le repousse au premier abord, il ne la laissera pas partir. Sa contemplation ne sera plus que contemplation. Il ne sera plus observateur, il sera acteur. Il décidera de la fin du film, peu importe les décors ou les trames sonores. Il décidera de quelque chose pour une fois. La seule chose qui comptera, ce sera elle.

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De retour du centre d’achats, il se précipite dans sa chambre. Il plonge sa main dans le sac et en ressort le foulard. Il le met dans une jolie boîte, qu’il recouvre soigneusement de papier rouge. Avant de ranger la boîte sous son lit, il écrit une note, qu’elle pourra lire avant de déballer cet amour camouflé sous du matériel. Un mot qui lui fera oublier ses inquiétudes.

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Un bruit de papier qui se déchire. Un autre coin du cadeau se dévoile, puis, la totalité est à découvert. Un foulard rouge, très féminin. Une magnifique couleur. Il reste une étape à franchir avant de l’enfiler.

Appliquer du rouge à lèvres est toujours un peu difficile. Souvent, la couleur dépasse la ligne des lèvres et c’est foutu.

Le rouge à lèvres de sa mère à la main, il étend la couleur sur ses lèvres. Il a toujours aimé les dessiner, particulièrement en rouge. Avoir des airs d’Angelina Jolie. Quand il aura les cheveux longs, l’effet sera encore meilleur. Il prend le foulard et l’enfile soigneusement autour de son cou. Il s’observe. Sa satisfaction est grande, tout comme sa nervosité. Il prend de grandes respirations et se répète que sa décision est la bonne.

Son obsession envers elle devenait malsaine. Se l’imaginer partout et n’importe quand devenait souffrant, invivable. Il ne pouvait pas continuer à l’apercevoir sans réellement la voir. Il se devait de la faire vivre. Il sait qu’elle sera plus confiante que lui, qu’elle le rendra plus heureux. Ce corps, ces vêtements, ces cheveux courts, tout ça n’a jamais été pour lui. Ça n’a jamais été lui.

Elle sera exactement comme lui n’arrivait pas à être : forte et assumée.

Prêt à partir pour l’école, il se souvient de la note qu’il avait glissée dans la boîte. Placée à cet endroit pour lui donner du courage et lui rappeler que ce changement était nécessaire.

 «Aujourd’hui, tu n’auras plus peur des autres.»

Elle sourit tout en se dirigeant vers la porte, prête à vivre.

Vivre libre ensemble

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La vache heureuse

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