La femme qui fuit d'Anaïs Barbeau-Lavalette

La femme qui fuit d'Anaïs Barbeau-Lavalette

Comment peut-on abandonner ses jeunes enfants ? C’est la question qu’a osé poser Anaïs Barbeau-Lavalette à propos de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, qui a un jour quitté enfants et mari dans un grand mouvement de fuite en avant. Dans ce roman lumineux, Barbeau-Lavalette a peint l’existence de cette femme à la fois révoltée et révoltante, en touches délicates.  Pour y parvenir, l’auteure a engagé une détective privée et a aussi sondé ceux qui ont côtoyé de près cette femme ayant effacé l’ardoise pour choisir le présent, « un présent sans histoire, sans passé ni futur, dans lequel [elle peut] ne pas penser. »

Anaïs Barbeau-Lavalette s’adresse directement à celle qui a abandonné sa mère des dizaines d’années plus tôt, dans une narration à la deuxième personne qui sonne parfois comme une tentative de communication, une perche tendue vers l’ailleurs, et parfois comme une accusation : « Tu as laissé filer ta vie, imperméable au monde. […] Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai ».

Divisé en huit époques et morcelé en courts chapitres, ce récit traverse l’existence surprenante de Suzanne Meloche. L’enfant frondeuse, admiratrice de la coureuse olympique Hilda Strike, grandit à l’ombre de la Dépression, puis de la Deuxième Guerre mondiale, et se transforme en jeune femme effrontée, avide d’aventures. Sa rencontre avec le mythique Claude Gauvreau lors d’un concours oratoire à Montréal bouleverse le fil de son existence. « Tu sais maintenant que tu as un ailleurs. Ce que tu ne sais pas, c’est que tu en auras toujours un, et jamais le même. Ce sera ta tragédie », laisse préfigurer l’auteure.

Gauvreau invitera Meloche dans la sphère sélecte des principaux acteurs du mouvement automatiste, les signataires du célèbre Refus global, qui l’initieront à la peinture et à la poésie. Elle tombera sous le charme du peintre Marcel Barbeau, duquel elle aura deux enfants. Elle se rendra bientôt compte qu’elle est devenue « cette femme-là  […], seule, qui attend. » La violence du constat lui coupera le souffle, l’obligera à fuir. Elle deviendra tour à tour, à travers des relations amoureuses tumultueuses, professeur de fusain, postière en Gaspésie, admiratrice des tableaux de la National Gallery de Londres, militante pour les droits des Noirs aux États-Unis,  prisonnière de la prison de Parchman au Mississipi, secrétaire à New York… Elle ira jusqu’à frôler la folie après la mort par pendaison d’un de ses amants.

En filigrane, tout au long du récit, se dessinent les sentiments ambivalents qu’elle éprouve envers ses enfants, dans une valse-hésitation où c’est tantôt elle, tantôt sa progéniture qui tente un contact, chaque fois avorté.

La femme qui fuit, Prix des libraires du Québec 2016 et Prix France-Québec 2016, est une œuvre à résonnance historique, magnifiquement écrite. Les phrases courtes et simples brillent d’efficacité. Les images puissantes et le découpage en segments trahissent le talent de réalisatrice d’Anaïs Barbeau-Lavalette. À découvrir.

(Crédit image pour l'image de couverture du livre : Barbeau-Lavalette, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015.)

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