Nuit blanche

Nuit blanche

NUIT BLANCHE

Ça s’est passé un soir de décembre alors que j’étais encore en formation pour devenir ambulancière. Mon équipe, l’équipe numéro 3, est composée de ma supérieure Jeanne, Jack, Stéphane et moi. Nous rentrions à l’hôpital après une petite journée. Nous nous sommes arrêtés pour faire le plein d’essence lorsque nous avons reçu un appel d’urgence. J’écoutais attentivement. Je comprenais toute la conversation puisque j’avais appris par cœur la signification des codes radio.

-        Équipe 3, 10-34, à vous. (Demandons une ambulance sur les lieux d’un accident.)

-        10-01, à vous. (À l’écoute.)

-        Accident impliquant deux véhicules, un blessé grave et un blessé mineur, à vous. 

-        10-05, à vous. (Disponible, en route.)

-        Intersection du boulevard Mercure et de la 132e avenue, à vous. 

-        10-04. (Message reçu.) 10-16, terminé. (En route vers les lieux de l’accident.)

 

-        Nerveuse? m’a demandé ma supérieure.

-        Un peu, lui ai-je répondu franchement.

-        Ça va bien aller, Caro, t’inquiète pas, m’a-t-elle dit avec un sourire.

Avec une secousse, l’ambulance a commencé à accélérer, gyrophares allumés et sirènes hurlant dans la tempête de neige. Le lieu de l’accident était près de notre position, mais nous avons pris presque le double du temps pour nous y rendre, car les routes étaient glacées et la visibilité était presque nulle.

***

-        Équipe 3, 10-17, équipe 1, à vous. (Équipe 3 arrivée sur les lieux.)

-        10-04. Occupez-vous du véhicule le plus accidenté, terminé.

Les pompiers et les policiers étaient déjà arrivés sur les lieux de l’accident quand mon équipe est sortie de l’ambulance. Nous avions de la difficulté à avancer dans la neige épaisse avec notre matériel de secours. Plus nous avancions vers les deux voitures, plus nous commencions à voir les dommages que la collision avait provoqués. Un policier parlait avec un des deux conducteurs. Mon équipe est passée à côté d’eux. Tous les véhicules d’urgence illuminaient la scène de rouge et de bleu. J’ai remarqué que le regard du conducteur était flou et qu’il avait de la difficulté à marcher droit. Jack et Stéphane se sont arrêtés près de lui et ont commencé à vérifier s’il était blessé. De mon côté, j’ai suivi ma supérieure qui se dirigeait vers le véhicule le plus accidenté tandis que les pompiers finissaient la désincarcération. Peu de temps plus tard, le chef des  pompiers a permis à ma supérieure d’entrer dans le véhicule pour faire le bilan des blessures de la victime. Je suis restée à l’extérieur pour pouvoir lui donner le matériel nécessaire.

-        La victime est inconsciente et perd beaucoup de sang.

Je me suis dépêchée de sortir des bandes de tissus pour qu’elle puisse arrêter l’hémorragie.

-        Possibilité d’une commotion cérébrale.

Je lui ai donné un collier cervical. Ma supérieure était si calme qu’elle me rendait encore plus nerveuse. Ce n’était pourtant pas la première fois que je l’aidais sur les lieux d’un accident. Cependant, c’était la première fois que c’était un accident aussi grave.

-        Son bras droit est fracturé, l’os du coude a déchiré sa peau. C’est vraiment pas beau à voir.

Je m’imaginais la blessure et, les mains tremblantes, je lui ai donné une attelle.

-        Il va falloir faire attention en le sortant, il est gravement blessé, a dit ma supérieure au chef des pompiers après s’être extirpée du véhicule.

-        On va y aller le plus doucement possible, a-t-il répondu avec un visage grave.

Ma supérieure m’a aidée à approcher la civière. J’examinais les dégâts du véhicule en attendant que les pompiers y extirpent la victime. Le pare-chocs était enfoncé et le pare-brise, taché de rouge, était si fissuré que l’on voyait à peine l’intérieur de la voiture. Je discernais cependant une tache verte phosphorescente au milieu de la vitre, mais je n’étais pas capable de savoir exactement ce que c’était. Les pompiers ont doucement déposé la victime sur la civière. Son visage était ensanglanté, à un point tel que nous peinions à discerner ses traits. Il faisait très noir, mais la carrure du blessé m’était familière. J’ai essayé de ne pas y penser, mais c’était plus fort que moi. J’ai rapidement pris une bouteille d’eau et j’ai mouillé une bande de tissu pour pouvoir nettoyer un peu le visage du blessé tandis que Jeanne l’attachait fermement sur la civière pour éviter qu’il ne bouge pendant le trajet jusqu’à l’hôpital. Une voiture de police est passée près de nous et, grâce à la lumière de ses phares, j’ai réussi à discerner clairement le visage du jeune homme étendu devant moi. Je me suis figée. J’ai entendu ma supérieure donner des ordres aux pompiers. C’était comme si tout s’était subitement mis à bouger au ralenti. J’ai cligné des yeux plusieurs fois. Les pompiers ont commencé à pousser la civière vers l’ambulance. Jeanne est revenue sur ses pas pour venir me rejoindre. Je ne lui ai pas laissé le temps de dire quoi que ce soit. Je me suis retournée et je me suis précipitée vers le véhicule accidenté.

-        Caro, attends! Caro! criait ma supérieure.

Je suis tombée au sol à cause d’une plaque de glace. Mon cœur pompait comme un fou. Jeanne est arrivée près de moi et m’a aidée à me relever, mais je l’ai repoussée, paniquée. J’ai continué ma course, ma supérieure sur les talons. Je suis entrée dans le véhicule et j’ai vu, accroché au rétroviseur, deux gros dés en fourrure verte phosphorescente. Je les ai pris d’une main tremblante. Jeanne a serré mon bras fermement et a essayé de me tirer hors de la voiture.   

-        Non…

Ma voix n’était qu’un murmure, mais devenait de plus en plus forte.

-        Non, non, NON!

Jeanne a tiré plus fort sur mon bras et je suis tombée au sol, tremblant de tous mes membres. Les dés phosphorescents sont tombés au sol près de moi. Tout le monde me regardait et ne comprenait pas pourquoi je réagissais ainsi, car j’étais connue pour être capable de garder mon sang-froid. Ça peut pas être vrai, c’est juste un cauchemar, je vais me réveiller, c’est pas possible, ça peut pas être lui, c’est pas vrai, c’est pas vrai, c’est pas vrai! Je suffoquais, mon cerveau ne voulait pas analyser la scène qui se déroulait devant mes yeux.

-        Caro, respire, calme-toi!

Je voyais les lèvres de ma supérieure bouger. J’étais terrifiée. Je voyais bien que ma supérieure voulait me rassurer. J’ai tendu le bras et j’ai pris les dés verts dans mes mains et je m’y suis accrochée comme si ma vie en dépendait. Je me suis mise à pleurer. Une expression d’horreur s’est peinte sur son visage. C’était comme si le monde, qui avait presque cessé de tourner quelques minutes auparavant, avait tout d’un coup décider d’accélérer.

-        C’est pas vrai, merde! Jack! Steph! Dépêchez-vous! a-t-elle crié d’un ton urgent en me tirant sur le bras pour me mettre debout.

Elle me parlait, essayant vainement de me calmer pendant que je fixais le conducteur ivre qui, j’en étais quasiment sûre, avait causé l’accident. Jeanne a réussi à m’extirper de ma torpeur quand elle s’est mise à courir vers l’ambulance en me tirant derrière elle. Ma supérieure me tenait fermement la main et me guidait, car ma vision était trop embrouillée par mes larmes. Stéphane, Jeanne et moi sommes entrés à l’arrière de l’ambulance avec la victime. Les pompiers ont fermé les portes tandis que Jack allait s’asseoir à l’avant. Il a démarré l’ambulance et nous avons entendu les sirènes hurler pour une deuxième fois cette nuit-là dans la tempête de neige, qui n’avait pas cessé. Ma supérieure et Stéphane s’affairaient autour de la victime.

-        Il lui faut une transfusion sanguine. J’ai réussi à arrêter l’hémorragie, mais il a perdu beaucoup de sang.

-        Entendu.

Ma supérieure avait la voix posée, essayant de ne pas m’affoler. Elle a noté le pouls du blessé, sa tension artérielle et sa température. Stéphane a sorti une poche de sang de type O négatif, donneur universel.

-        Il est B négatif, ai-je dit d’une petite voix.

 Stéphane a levé les yeux sur mon visage, incertain. Il a hésité, mais n’a pas pris de risque et a donné la poche de sang qu’il avait préparée à ma supérieure. Il a ensuite mis des gants, sorti un transfuseur et un tensiomètre. Ma supérieure a aussi mis des gants et a désinfecté le coude gauche du blessé et a procédé à la transfusion de sang. Je tenais la main droite de l’homme, inerte et tiède. Je le fixais, en état de choc. Stéphane a mis une couverture sur mes épaules. L’électrocardiogramme, qui faisait des bips stridents chaque fois que le cœur de la victime pompait du sang, a commencé à s’affoler. Je me suis retournée vers la machine avec de gros yeux.

-        Il me faut un masque à oxygène! a ordonné Stéphane en regardant l’électrocardiogramme derrière.

Ma supérieure en a sorti un et l’a donné à Stéphane, qui a couvert le nez et la bouche du blessé. Il a régulé le niveau d’oxygène, mais l’électrocardiogramme a continué à s’affoler. J’ai alors vu une tache de sang se former sur la civière. C’est ce qui m’a sortie de ma torpeur.

-        Steph, c’est pas normal! me suis-je écrié en pointant la tache sombre du doigt.   

Il s’est retourné vivement.

-        Donne-moi des bandes de tissu, vite!

J’ai fouillé dans la trousse près de moi et je lui en ai donné. J’ai mis des gants et nous avons changé de place. Il a enlevé les pansements souillés.

-        Appuie le plus fort que tu peux! m’a-t-il sommé.

J’ai regardé Stéphane et j’ai senti des larmes couler sur mes joues en pesant sur la blessure. Ma supérieure a réduit la quantité de sang qui coulait dans le transfuseur puisque le blessé en perdait. Les mains de Stéphane bougeaient rapidement et efficacement pour désinfecter et panser la blessure le plus rapidement possible. Mes gants étaient poissés de sang. Après ce qui m’a semblé une éternité, l’électrocardiogramme s’est calmé. Quelques minutes plus tard, ma supérieure, Stéphane et moi avons senti que l’ambulance ralentissait. Nous avons compris que nous étions presque arrivés à l’hôpital. Cependant, le rythme cardiaque de la victime commençait à être de plus en plus lent et beaucoup moins constant.

-        Steph, prépare les électrochocs.

J’ai regardé ma supérieure, une boule dans la gorge. Son visage était grave. L’électrocardiogramme a émis un son strident et continu. J’ai fermé les yeux le plus fort que j’ai pu.

-        Prêt dans trois, deux, un…

Premier électrochoc. Aucune réaction.

-        Prêt dans trois, deux, un…

Deuxième électrochoc. Aucune réaction. Stéphane a répété l’action encore une fois.

-        Prêt dans trois, deux, un…

L’électrocardiogramme a bipé. J’ai vivement tourné la tête. L’ambulance s’est arrêtée au même moment. Les portes se sont ouvertes avec fracas. Nous sommes sortis de l’ambulance et avons couru dans les couloirs de l’hôpital jusqu’à la salle d’opération. Stéphane et ma supérieure y sont entrés, me laissant seule avec Jack dans le couloir.

***

Jack est allé me chercher un café. Les yeux dans le vide, j’attendais.

-        Madame…?

 Je me suis levée et j’ai vu dans le regard du médecin ce que je ne voulais pas voir.

-        Je suis désolé.

Mon corps s’est mis à trembler et j’ai essayé de retenir mes sanglots, une main plaquée sur ma bouche. Je me suis glissée le long du mur et, assise par terre, me suis prise la tête entre mes mains en pleurant comme jamais auparavant. Des souvenirs de mon enfance ressurgissaient dans ma mémoire. Lui, qui jouait le blessé et moi, qui faisais semblant de le soigner.

-        Ce n’est pas votre faute, m’a doucement dit le médecin en s’accroupissant pour être à ma hauteur.

Il a mis sa main sur mon épaule et l’a serré pendant quelques secondes. J’étouffais, je ne voulais pas y croire. Je voulais sortir de ce cauchemar. Pendant un bref moment j’ai eu une pensée pour les policiers qui allaient devoir annoncer sa mort à ses proches. Je ne voulais pas être présente. En fait, tout ce que je souhaitais, c’était redevenir une enfant et être en mesure de sauver mon frère.          

Black Label

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Le trou noir

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