L'Histoire à travers le prisme du noir

L'Histoire à travers le prisme du noir

Quand Simone de Beauvoir écrivait qu’on ne naît pas femme et que c’est la société (comportements sociaux, culture) qui est à l’origine de la féminité, on serait tenté de lui donner raison en examinant le monde des couleurs. Le bleu pour les garçons ; le rose pour les filles. Choix arbitraires, car en quoi le bleu serait plus naturellement masculin et le rose plus féminin ?

Dans son ouvrage Noir, l’histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, médiéviste et spécialiste des symboles et des couleurs, retrace l’évolution des perceptions à l’égard de cette couleur qu’on associe d’emblée au maléfice, aux ténèbres comme source d’angoisse et de peur, au Diable. Significations qui, à première vue, nous semblent aller de soi si on pense à certaines icônes de la culture populaire comme Darth Vader ou l’Empereur Palpatine de la saga Star Wars, tous deux vêtus d’un noir qui évoque évidemment le « côté obscur de la Force » et, à plus forte raison, la fourberie, la cruauté, l’inhumanité dont ils sont les représentants. Néanmoins, cette même couleur trouve une symbolique inverse dans la figure de Batman qui, bien que son emblème (la chauve-souris) renvoie à la nuit, au mystère, à la dissimulation, utilise les propriétés du noir à des fins nobles : assainir la ville Gotham City en la purgeant de ses criminels.

Image tirée de l'épisode VI de la première trilogie (crédit : flickr.com).

Image tirée de l'épisode VI de la première trilogie (crédit : flickr.com).

Ceci est un exemple de la versatilité symbolique de la couleur noir.

Dans son ouvrage, Michel Pastoureau nous montre quelques-uns des renversements de sens dont cette couleur a été l’objet de l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne. Ces renversements nous renseignent non seulement sur les mutations dans les systèmes de croyances et les mentalités, mais nous permettent également de saisir l’évolution des sensibilités à l’égard des couleurs (les significations du noir sont en effet souvent indissociables de celles du blanc, du gris, entre autres, avec lesquels ils forment une sorte de triade).

Ainsi, on y apprend qu’après que le noir ait été porteur d’une double signification dans l’Antiquité, à la fois signe du chaos originel (mythologie grecque) et de fertilité dans certaines mythologies (la nuit comme matrice du divin et du monde), le monde chrétien d’après l’an mil en a fait la couleur par excellence du Diable, de ses légions de démons, velus, hideux et sombres, de même que des créatures qui forment le bestiaire diabolique (corbeau, chat, loup, sanglier, ours), avant que l’héraldique, au XIIIe siècle, ne « redore son blason ». De même, les peaux sombres, d’abord reflet d’une nature mauvaise, païenne ou transgressive (dans les chansons de geste, les Sarrasins ont, en plus des cheveux roux, la peau foncée et parfois même « noire comme de la poix ») ont perdu leur étiquette négative avec ce que Pastoureau nomme la « christianisation des peaux sombres », par l’entremise de personnages bibliques (par exemple, Balthazar, le roi mage venu d’Afrique) dont la valorisation a fait reculer ce préjudice à l’endroit de la peau noire et mis en évidence un nouveau système de représentation.  

Alors que le noir reste aujourd’hui la couleur associée au deuil, à l’affliction, aux idées noires (une expression comme « broyer du noir » en témoigne), le Moyen Âge, du moins sous l’impulsion du monachisme occidental (les moines bénédictins et cisterciens en particulier), et la Réforme en ont fait la couleur par excellence de la tempérance, de l’humilité, de la piété. Le mouvement s’accompagnera en ce sens d’une véritable « chromophobie », les couleurs vives étant jugées malhonnêtes, frivoles, dangereuses. Entre un 17e siècle très sombre, où on assiste à des recrudescences de l’intolérance religieuse et aux délires des tribunaux laïques à l’endroit des soi-disant sorcières, et un 19e siècle romantique qui voudra revaloriser le noir en faisant de la mélancolie (la bile noire) la pierre angulaire de l’attitude artistique (« l’ineffable bonheur d’être triste », écrit Victor Hugo), seul le 18e siècle, celui des Lumières, fera émerger les tonalités pastels et les couleurs gaies. Le cochon, autrefois gris ou noir, qui devient rose à cette époque en raison d’un croisement avec des porcs asiatiques, est un symbole éloquent, nous dit Pastoureau, de ces mutations chromatiques.   

Les hasards heureux de l'escarpolette  de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). Une oeuvre représentative du mouvement rococo et de son engouement pour les tonalités pastels.  

Les hasards heureux de l'escarpolette de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). Une oeuvre représentative du mouvement rococo et de son engouement pour les tonalités pastels.  

En tant que spécialiste de la question, Michel Pastoureau nous plonge donc dans un ouvrage où est disséminée une érudition qui ratisse large et qui nous fait voir quelques pans de l’histoire de l’Occident à travers le prisme éclairant du noir. Un incontournable pour les curieux de culture.

Le trou noir

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