Le trou noir

Le trou noir

LE TROU NOIR

Je laissai échapper un soupir de satisfaction. Cela m’avait pris trois heures pour réparer le programme qui permettait de couvrir les plaques solaires automatiquement en cas de tempête de neige ou de sable. Rose prenait des notes silencieusement en suivant son cours qui se donnait par capsules vidéo. Comme on annonçait un gros blizzard qui durerait plus de trois jours, nous étions contraints de rester à l’intérieur du bunker, la neige étant trop toxique pour sortir. J’ai entendu dire qu’autrefois,  les enfants tiraient la langue et avalait des flocons de neige. Quelle drôle d’idée...manger la neige. Ça devait être plaisant…de sortir dans la neige avant qu’elle ne soit mortelle.

J’entendis claquer l’écran d’ordinateur de Rose.

- Ouf! Quel cours de merde, pas moyen de trouver des cours qui datent de moins de dix ans.

Je lui avais demandé, une fois, pourquoi elle continuait d’étudier malgré la situation. Elle m’avait répondu que tant que le monde ne serait pas complètement mort, elle n’arrêterait jamais d’apprendre « et puis si tout l’monde pensait comme ça, on serait dans la belle merde tu ne trouves pas? », avait-elle continué devant mon sourire moqueur. Je ne pensais pas, contrairement à Rose, qu’un jour quelqu’un trouverait une solution aux crises climatiques. Ce qui nous attendait, c’était la mort et puis c’est tout. Je me demandais même souvent pourquoi les êtres humains continuaient à s’obstiner de vivre dans un endroit où le simple fait de sortir à l’extérieur nous fait mal, nous brûle et nous tue. Je sais bien que l’instinct de survie chez l’être humain est plus fort que tout et que celui-ci n’admettra jamais sa défaite. N’avait-on pas, autrefois, bravé les grands froids, lutté contre la neige et l’air si glacial qu’il faisait tomber les membres ? N’avait-on pas affronté des chaleurs invivables, des sécheresses si longues que nous devions du même coup endurer la famine ? Des gens n’ont-ils pas persisté à survivre après avoir été frappés par la vague d’un tsunami, par les secousses d’un tremblement de terre ou brûlés par les radiations d’une bombe nucléaire ? Malgré tout ce qu’on peut en dire, ce qui pousse l’être humain à continuer de vivre dans des conditions atroces est cette horrible et indéfinissable peur de la mort. 

Rose me proposa d’aller dans le fumoir. J’hésitai. La dernière fois que Rose avait fait du crystal, elle était entrée dans une paranoïa si intense qu’elle m’avait sauté à la gorge et aurait continué de m’étrangler jusqu’à ce que j’en crève si je ne l’avais pas assommée avant. Mais ce n’était pas seulement pour ça que j’hésitai. Je pensais à mon père. Il était mort dans l’un des premiers ouragans acides. Il avait toujours grandement méprisé les drogues. Il les comparait souvent à des trous noirs qui nous rendent esclaves de leurs tourbillons. Je l’entends encore : « C’est toujours agréable au début. Tu commences par te laisser faire tourner, tu laisses le trou noir guider tes mouvements, tu te sens fort, tu te sens léger. Puis le rythme accélère, tu perds le contrôle et tout tourne trop vite. Le trou noir aspire ensuite toute la lumière de ton être et tu finis par disparaitre, par être broyé.» Il aurait été probablement abattu s’il avait connu la loi qui passa trois ans après sa mort, légalisant toutes les drogues. À quoi bon nous priver de quelconques plaisirs qu’offrait un monde qui tirait de toute façon à sa fin ? C’était, selon nous, le seul moyen d’échapper à cette fatalité qui courait sans cesse derrière nous, de fuir ce monde dont nous ne voulions point.

Même si les drogues dures avaient été généralisées et popularisées depuis longtemps déjà, je ne pourrais jamais me défaire du sentiment de trahir mon père ni du goût amer qui me prenait avant de consommer.

J’acceptai malgré tout, ayant envie de cet état d’euphorie que j’aimais tant.

Rose était belle, la pipe, entre ses doigts, avait l’air d’un instrument magique, d’une petite boule de cristal laissant échapper des dessins psychédéliques en fumée. Lentement, je me laissai emporter par le courant du puits gravitationnel. J’avais envie d’elle. Sans que je ne m’en rende compte, nos corps étaient déjà dans la chambre. J’entendais, dans ma tête, les accords de la chanson Shine On You Crazy Diamond, d’un vieux groupe dont mon père m’avait déjà parlé et me laissai flotter par cette musique irréelle. J’avais l’impression que mes sens étaient plus forts, à l’affût. Quand je touchais Rose, elle semblait mille fois plus douce qu’à l’habitude, plus chaude, plus belle. La scène était enivrante et dans cet étourdissement de plaisir, je sentis mon poids avancer plus vite dans le tourbillon du trou noir. 

 Son regard changea, ses pupilles étaient si largement dilatées que ses yeux semblaient entièrement noirs. L’anxiété se lisait sur son visage et elle recula très vite. Elle se mit à pleurer puis à hurler. Je sentis les battements de mon cœur s’accélérer à une vitesse trop grande pour que cela soit normal. J’étais aussi beaucoup trop grisée pour comprendre ce qui se passait et ses cris faisaient écho dans ma tête comme s’ils provenaient d’une voix enfouie en moi. Je tendis les bras afin de la calmer, mais elle paniqua et se jeta sur le couteau de chasse de mon père qui était accroché sur le mur de la chambre. Il n’avait jamais chassé de sa vie. Son père à lui, par contre, était un vrai chasseur. Il y avait encore des animaux à cette époque et la chasse, de ce qu’en disait mon père, était une activité beaucoup pratiquée dans notre famille. J’imagine que j’aurais déçu mon père, mais si j’avais connu ces animaux, je ne serais jamais parvenu à les abattre. Selon moi, la chasse n’est qu’une des nombreuses bêtises humaines qui ont fait de notre monde ce qu’il est aujourd’hui. Rose tenta de me planter le précieux couteau dans le corps, mais j’esquissai le coup de justesse et je jetai Rose sur le sol. Je m’enfuis et courus jusqu’à l’autre extrémité du bunker, où se trouvait la chambre froide. En courant, je voyais, sur les murs, les photos de mon père froncer les sourcils et chuchoter, tous en chœur, plusieurs insultes inarticulées à mon égard. Rose poussait des cris hystériques et je n’arrivais pas à savoir s’ils venaient de loin ou de près, car l’effet du crystal me donnait l’impression qu’elle hurlait dans l’eau. Je n’arrivais pas à saisir les mots de ses cris. Cachée derrière des armoires à vin, j’avais, pour la première fois depuis les crises, atrocement peur de mourir. Chaque bruit de pas de Rose se rapprochant de moi vibrait dans ma tête comme des coups de gong annonçant ma mort prochaine. Comme pour me venir en aide, toutes les lumières cessèrent de fonctionner et j’eus le temps de me sauver vers le salon. Je n’avais jamais autant apprécié une courte panne de courant qui survenait constamment durant les blizzards et qui m’aurait, en temps normal, mis dans un rare état de rage. Quelques minutes plus tard, les lumières de secours éclairèrent le bunker d’un faible éclairage rouge. Je ne pus m’empêcher de penser à la lumière d’étoiles lointaines aspirée par la densité trop grande d’une supernova mourante. La panique me prenait et je pouvais entendre, de plus en plus fort, la voix de mon père. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il me disait mais je pouvais savoir, par son ton de voix, qu’il était en colère et déçu. Il criait fort comme lorsque j’étais enfant et que j’avais fait quelque chose de mal. Je sentais revenir violemment en moi ma peur irrationnelle de petite fille : l’atroce angoisse que m’inspirait mon père. Puis les bruits de pas de Rose reprirent. Il fallait que je me sauve. Je ne voyais plus rien et j’étais paniquée. Je me retrouvai donc devant les escaliers qui menaient à l’extérieur. Je sentis qu’elle courait vers moi et dans un geste irréfléchi, je montai les marches en vitesse et franchis la porte d’entrée.

Je fus surprise qu’il fasse noir à l’extérieur. J’avais cette étrange sensation que l’on était le matin ou bien l’après-midi. Contrairement à ce que je m’attendais, la température n’était pas violente. On aurait plutôt dit un décor tout droit sorti de ces vieilles boules en verre. J’avais vu une de ces antiquités dans un film une fois, «le meilleur film de tous les temps!», m’avait dit mon père. Enfant, j’avais beaucoup de mal à croire qu’un film en noir et blanc puisse être le meilleur film de tous les temps. Sans l’avouer à mon père, j’aimais tout de même ce film et je l’écoutais régulièrement. J’avançais toujours le début, car il me faisait très peur. Une musique lugubre jouait en arrière-fond pendant que l’on montrait le large terrain d’un manoir terrifiant. D’ailleurs ce qui m’intéressait, moi, c’était la boule-à-neige. J’adorais cette scène, je la faisais toujours jouer plusieurs fois. Dans la main d’un homme mourant, on voyait les flocons de la boule de verre virevolter dans tous les sens. Je m’imaginais toujours vivre dans cette maison miniature, être constamment ensevelie de neige. Je vivrais avec mon père et nous serions heureux dans notre petite boule à deux. Chaque fois que je revoyais la scène, j’espérais que la boule ne casse pas et chaque fois qu’elle se cassait quand même je devais revenir à la réalité et oublier mes rêves stupides. Peut-être aurions-nous été plus heureux si nous avions construit d’énormes boules-à-neige à la place de tous ces bunkers souterrains. Lorsqu’elle cassait, la boule, l’homme prononçait toujours un nom étrange et à la fin, ce nom était sur une drôle de planche en bois et je ne comprenais jamais pourquoi. Un jour, mon père m’a expliqué qu’il s’agissait de sa luge, un objet qu’utilisaient les enfants d’autrefois pour glisser sur la neige et s’amuser. Maintenant que j’y pense, j’aurais probablement pensé à ma luge moi aussi avant de mourir si j’en avais déjà eu une. Bref, ce soir j’étais enfin dans ma boule-à-neige. J’étais chez moi, sur la terre. Je pouvais, pour une fois dans ma vie, vivre.

La neige n’était pas froide, elle était douce, douce comme la peau de Rose. Je capturai un flocon et l’observai puis un autre et encore un autre. Ils étaient tous différents, j’étais émerveillée. Je tirai alors la langue pour en avaler un. C’était plaisant, ça ne goûtait rien, mais la petite goutte d’eau qui se créait sur ma langue me rafraichissait. Je me laissai tomber dans cette mousse blanche et je m’amusai à tracer des formes d’anges avec mon corps, mes bras et mes jambes. Cette situation me parut alors hilarante et je fus piégée dans un fou rire sans fin jusqu’à ce que je tombe de sommeil.              

Quand je me réveillai, Rose était là et marchait tranquillement vers moi.

- Rose, regarde! La neige, elle n’est pas toxique au fond!

Elle rit et s’assit près de moi.

- Tu ne comprends toujours pas ?

Je fronçai les sourcils.

- Que veux-tu dire?

- Charlie... Tu étais en psychose et...

- Non! C’est toi qui étais en psychose, tu voulais me tuer!

- Charlie, écoute-moi! Ça n’a jamais été moi. La dernière fois, tu t’es mise à paniquer et tu m’as frappé à la tête. Cette fois tu t’es mise à parler de ton père et ensuite, tout à débouler.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Tu m’as poignardée. Tu es sortie à l’extérieur du bunker et la neige t’a tuée.

- Non c’est faux! C’est toi qui es folle! Je t’entendais, tu courrais vers moi!

- Charlie...

Je me sauvai pour aller voir dans la chambre, mais je trébuchai sur quelque chose. Quand je regardai en arrière pour voir ce qui m’avait fait tomber, je vis mon propre corps. Ma peau était boursoufflée de brûlures et j’étais enflée de partout. Mon regard était vide, mais je souriais. J’étais couchée dans la neige et la forme d’un ange était tracée sous moi. Je regardai vers le ciel et je me sentis broyée par le trou noir.  

Nuit blanche

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L'Histoire à travers le prisme du noir

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