Au rythme de la neige

Au rythme de la neige

Lève-toi, prends ton grabat et tes raquettes et marche

L’hiver. Une saison, une réalité; la neige. Un constat qui modèle et façonne le nouveau roman de l’auteur Christian Guay-Poliquin, dont le titre décrit bien ce qui resserre et force les liens entre les personnages de cette histoire improbable : Le poids de la neige (2016), qui relate la relation involontaire entre un vieillard (Matthias) et un infirme temporaire (narrateur anonyme) qui sont liés l’un à l’autre dans leur quête pour survivre à cet univers apocalyptique qui ressemble à un Québec privé à tout jamais d’électricité. Relation qui évoluera à mesure que le blessé retrouvera ses forces et que la situation du village se dégradera.

La neige prend un « poids » si capital dans ce roman qu’elle change même la conception du temps et sa signification pour les personnages; en un mot, son rythme. Car chaque chapitre a pour titre un nombre; on comprend assez vite que ce chiffre indique l’épaisseur de la couche de neige (en centimètres) accumulée dehors. Le découpage en épisodes coïncide donc incidemment (la plupart du temps) avec chaque nouvelle chute de neige, et lorsqu’il en diffère, il indique un maintien de la situation, car il reste le même; il dicte donc le rythme. Un rythme lent et saccadé, qui comprend de longs moments passifs et de courtes périodes d’action intense quand les personnages entrent enfin en contact avec l’extérieur. Ce rythme est en adéquation avec le concept du roman et l’évolution de ses personnages; il est présenté de manière très inventive et sa valeur symbolique est appréciable.

Mieux encore, ces nombres qui tiennent lieu de titres donnent le ton aux chapitres et définissent une caractérisation des personnages qui évolue au fil du temps; car les actions des personnages sont hautement conditionnées par l’épaisseur de neige accumulée, et leur psyché en est affectée ainsi que l’ambiance. Plus il y a de neige, plus ils sont tendus et prompts à réagir; ce poids énorme qui semble planer au-dessus de leurs têtes telle une épée de Damoclès entraîne inévitablement des frictions entre les deux protagonistes en les refermant (métaphoriquement) sur eux-mêmes. C’est ainsi qu’au plus fort de l’hiver, une violente dispute éclate entre Matthias et le narrateur et qu’ils en viennent aux coups, au point où ils font s’effondrer une partie de leur maison « et le froid plonge tête la première dans la pièce (p.205) ». Le narrateur utilise une belle métaphore qui résume bien leur état psychologique à la suite de cet incident : « On dirait que l’hiver marche sur nos têtes » (p.205). Quand, à la fin du roman, l’hiver tire à sa fin et la neige a presque entièrement fondu, les personnages peuvent enfin accomplir ce qu’ils ont toujours voulu faire (sortir du village où ils étaient emprisonnés) et se quitter en bons termes (relativement). Comme une allégorie de l’hiver et de la dépression hivernale, les deux personnages principaux sont finement caractérisés et leurs nuances, nombreuses.

Le poids de la neige est un roman très surprenant. En utilisant adroitement les métaphores et les symboles pour exploiter l’environnement choisi, l’auteur crée tout un art subtil du rythme défini par la neige et son poids qui influe directement et profondément sur les personnages. Ils évoluent ainsi, tranquillement, au fil des tempêtes qui les modèlent.

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